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Le Cameroun compte-t-il « plus de 30 000 personnes » atteintes de surdité ?

Selon le journal camerounais Échos Santé, le Cameroun compte plus de 30 000 personnes sourdes. Mais aucune statistique fiable ne le confirme.

  • « Le Cameroun compte plus de 30 000 personnes sourdes » - Échos Santé, édition du 23 septembre 2022.
  • Au Cameroun, les estimations officielles les plus récentes sur la surdité figurent dans le dernier recensement général de la population et de l’habitat, réalisé en 2005 et dont les résultats ont été publiés en 2010.
  • Plusieurs experts interrogés ont évoqué des difficultés d’avoir des données fiables sur l'altération de l'audition au Cameroun.

La Une du quotidien camerounais Echos Santé, N° 583 du vendredi 23 septembre 2022Le quotidien Échos Santé est un journal camerounais spécialisé dans l’information sanitaire, environnementale et du développement durable. « Le Cameroun compte plus de 30 000 personnes sourdes », a-t-il écrit dans son édition parue le vendredi 23 septembre 2022 (numéro 583), dans un titre à la lucarne.

L’article, lisible à la page 9, a été publié alors que s’achevait dans le pays l’édition 2022 de la semaine mondiale dédiée aux sourds.

D’après le texte, le chiffre est de l’Organisation camerounaise pour le développement des sourds (OCDS). Nous avons contacté l’auteur de l’article, Elvis Serge Nsaa, qui a affirmé tenir cette statistique d’une source au ministère camerounais de la Santé publique (Minsanté).

Qu’est-ce que la surdité ?

« La surdité, ou l’hypoacousie, est une altération de l’acuité auditive. La personne malentendante éprouve des difficultés à percevoir les sons, on parle aussi de baisse de l’audition », explique la Fondation pour l'audition, une association française reconnue d’utilité publique créée en 2010. La surdité « peut s’installer durablement ou de façon temporaire, être située dans une oreille ou les deux et peut survenir de façon brutale ou se développer progressivement », affirme-t-elle, ajoutant qu’il existe de ce fait « différents niveaux de surdité ». 

L’unité de son qui permet de calculer la surdité est le décibel, dont le symbole, dB, est visible sur certains appareils que nous utilisons dans notre vie de tous les jours. « Le seuil minimum d’audibilité de l’être humain est de 0 décibel, c’est pour cela que nous pouvons entendre les bruits produits par notre propre corps. Quant au seuil maximal audible, il se situe aux alentours de 130/140 décibels », indique encore la Fondation pour l’audition.

Les niveaux de surdité vont de la surdité légère (perte auditive de 20 à 40 dB), dans laquelle « les sons faibles et aigus sont difficilement perceptibles », à la surdité totale (aux alentours de -120 dB), dans laquelle « la personne n’entend rien », en passant par les surdités moyenne, sévère et profonde. C’est pour cela qu’il est question, en général, de personnes sourdes et malentendantes.

Dans une fiche d’information sur la surdité et la déficience auditive datée du 2 mars 2021, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rapporte qu’il n’y a pas une cause unique à l’altération de l’ouïe. « La déficience auditive peut être due à des causes génétiques, à des complications à la naissance, à certaines maladies infectieuses, à des infections chroniques de l’oreille, à l’exposition à des sons forts, aux médicaments ototoxiques (les médicaments qui endommagent l’oreille, NDLR) ou au vieillissement », peut-on lire dans ce texte.

« Sourds ou atteints d’un grave déficit de l’ouïe »

Marcellin Atangana Tsala est le président de l’OCDS, l’association présentée dans le texte d’Échos Santé comme la source pour le nombre de sourds dans le pays. « Pour notre organisation, entre 30 000 et 300 000 citoyennes et citoyens camerounais sont sourds ou atteints d’un grave déficit de l’ouïe depuis la naissance, et presque tous utilisent la langue des signes », a déclaré Atangana Tsala, interrogé sur le sujet par Africa Check. « Pour le gouvernement camerounais, à travers le résultat officiel du troisième recensement général de la population et de l’habitat publié en 2010, les personnes handicapées sont estimées à près de 2,910 millions, dont 900 000 personnes sourdes et malentendantes », a-t-il ajouté.

Des projections, mais rien de concret

Africa Check a par ailleurs interrogé Innocent Djonthe, président de l’Association nationale des sourds du Cameroun (Anscam), qui n’a pas été en mesure de donner des statistiques précises. « Il est difficile de vous donner les chiffres exacts du nombre des sourds. (...) Sachez que notre handicap est invisible, donc il va falloir faire des recensements dans des familles et écoles de sourds, et aussi dans les organisations de personnes sourdes. Alors, contentez-vous du chiffre que vous avez », a-t-il déclaré.

Dr Aristide Stéphane Abah Abah, sous-directeur de la Lutte contre les maladies chroniques non transmissibles au ministère de la Santé, a également indiqué qu’il était peu aisé d’obtenir des chiffres sur la surdité au Cameroun, en dehors d’estimations à la faveur d’études. « Ce sont souvent les résultats d’études. On n’a pas fait d’enquêtes depuis de nombreuses années, faute de moyens », a-t-il dit.

Comment, donc, se fier au chiffre de 30 000 personnes sourdes avancé dans l’article d’Échos Santé ?

 « Cela dépend de l’étude. Il arrive que des gens fassent des publications scientifiques. Souvent, les publications peuvent être contradictoires. Nous sommes en attente d’un appui de l’OMS pour une enquête. C’est elle qui nous permettra de trancher », a répondu le responsable au ministère de la Santé. Et « selon le troisième recensement général de la population, 262 119 personnes vivent au moins avec un handicap, et 38, 8 % sont sourdes. Ensuite, on peut faire des projections en fonction de l’augmentation de la taille de la population : si le chiffre est resté le même, s’il a diminué ou augmenté », a-t-il poursuivi.

Le troisième recensement général de la population et de l’habitat a été réalisé en 2005, ses résultats ont été publiés en 2010. Il est le dernier en date.

« Les chiffres du Cameroun sur la prévalence de la surdité n’existent pas encore »

Dr Yves Christian Andjock Nkouo dirige l’unité d’otorhinolaryngologie (ORL), c’est-à-dire qui traite les maladies de l’oreille, du nez et de la gorge, à l’hôpital général de Yaoundé. Il est également le facilitateur national d’évaluation OMS de la surdité et des maladies de l’oreille. Selon lui, les chiffres sur la prévalence de la surdité au sein de la population camerounaise « n’existent pas encore ».

« Il existe des données sur la prévalence » de cette perte de l'audition, qui ont cependant été « recueillies lors des campagnes de dépistage. Mais la tendance mondiale est d’une naissance sourde pour 1 000 naissances. Le Cameroun compte environ 25 millions d’habitants, ce qui pourrait faire une estimation de 25 000 sourds de naissance. À cela, il faudrait ajouter les surdités acquises. Donc, les 30 000 (personnes sourdes pour lepays, NDLR) me paraissent même (être un chiffre) sous-évalué », a affirmé ce médecin ORL, également spécialiste des opérations du cou et du visage (chirurgien cervico-facial).

Africa Check a également contacté Barbara Etoa, chargée de l’information et de promotion de la santé pour l’OMS Cameroun. Elle nous a renvoyés vers le site de l’organisation, en nous invitant à suivre les différents liens. Nous n’avons pu y trouver aucun résultat précis concernant les statistiques sur la surdité au Cameroun.

« Au niveau mondial, 1,5 milliard de personnes sont atteintes d’une déficience auditive plus ou moins prononcée. Parmi elles, 430 millions ont besoin de services de réadaptation », affirme l’OMS dans sa fiche d’information sur le sujet.

Conclusion : pas de preuves que le Cameroun compte 30 000 personnes sourdes

Dans son édition du 23 septembre 2022, le journal camerounais Échos Santé a rapporté à sa une que « le Cameroun compte plus de 30 000 personnes sourdes », citant l’Organisation camerounaise pour le développement des sourds. Cette association a indiqué à Africa Check tenir ce chiffre du ministère camerounais de la Santé.

Au Cameroun, les estimations officielles les plus récentes sur la surdité figurent dans le dernier recensement général de la population et de l’habitat réalisé en 2005 et dont les résultats ont été publiés en 2010.

Plusieurs experts interrogés ont évoqué des difficultés d’avoir des données fiables sur le sujet. Dr Yves Christian Andjock Nkouo, chef d’une unité de l’hôpital général de Yaoundé spécialisée dans le traitement des maladies de l’oreille, du nez et de la gorge (ORL), a indiqué à Africa Check que les chiffres sur la prévalence de la surdité au sein de la population camerounaise « n’existent pas encore ».

Note de la rédaction

Cet article a été réalisé par la journaliste camerounaise Marthe Ndiang (Data Cameroon) dans le cadre d’un stage d’immersion au sein de la rédaction francophone d’Africa Check, à Dakar, avec le soutien la Fondation Konrad Adenauer.

 

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