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SEYLLOU / AFP

Pas de preuves que plus de 50 000 avortements sont enregistrés chaque année au Sénégal

Au Sénégal, un média a indiqué que le pays enregistre chaque année plus de 50 000 avortements. Mais l'institut source de cette donnée indique qu'elle ne porte que sur l'année 2012.

  • Plus de 50 000 avortements sont enregistrés chaque année au Sénégal (Ola.sn, 13 septembre 2021).
  • Le chiffre porte sur l'année 2012 (Guttmacher Institute, source de la donnée).
  • Les chiffres sur les avortements du ministère de la Santé sur les années 2015 à 2020 n'atteignent pas 50 000.

Jeudi 9 septembre 2021, des organisations sénégalaises ont tenu une conférence de presse pour exprimer leur opposition à la légalisation de l’avortement qu’elles estiment de plus en plus prônée par des organisations féministes.

Au Sénégal, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est interdite et punie d'une peine pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison, selon l'article 305 du Code pénal. Elle est toutefois autorisée exceptionnellement en cas de danger pour la vie de la mère. Le débat sur la légalisation ou non de l’avortement s’est d’ailleurs déplacé sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter.

Ah parce que vous pensez que porter un enfant pendant 9 mois, ce nest pas un investissement psychologique? Une grossesse (même voulue) chamboule tout alors comment faire avec une grossesse issue d'un viol?
Les grandes théories n'y changent rien, no utérus, no voice. https://t.co/31KKRSM57j

— Aminata Libain Mbengue (@libsonlibain) September 20, 2021

 

C’est dans ce contexte que le site d'informations Ola.sn a indiqué, dans un article publié le 13 septembre 2021, que plus de 50 000 avortements sont provoqués chaque année au Sénégal.

Une affirmation similaire avait été relayée dans un reportage de la chaine Africa 24 en novembre 2016 dans lequel il était précisément question de plus de 51 000 avortements clandestins répertoriés chaque année au Sénégal.

La source ?

Dans son article, Ola.sn cite des chiffres de 2012 de l'Institut Guttmacher, basé aux Etats-Unis et qui se présente comme une organisation de recherche et de politique engagée dans la promotion de la santé et des droits sexuels et reproductifs.

Africa 24, dans son reportage, cite une étude de l'Association des femmes médecins du Sénégal (AFEMS). Mais, malgré plusieurs sollicitations, nous n'avons pas pu obtenir une réponse de l'AFEMS. Nous actualiserons notre article en cas de réponse de l'AFEMS.

Le chiffre porte uniquement sur l'année 2012

L’Institut Guttmacher a expliqué à Africa Check dans un courrier électronique que l’estimation (plus de 50 000 avortements) était vraie, mais uniquement pour l’année 2012.

Plus précisément, « 51 500 avortements ont été provoqués au Sénégal en 2012, soit un taux de 17 avortements pour 1 000 femmes âgées de 15 à 44 ans. La plupart des avortements ont été pratiqués clandestinement et dans des environnements non médicalisés », selon les estimations de l'Institut Guttmacher.

En réalité l’estimation « correspondait au chiffre annuel de l'incidence de l'avortement au Sénégal cette année-là (2012) », souligne Guttmacher selon qui « compte tenu de la rareté des données publiques sur l'avortement, ce chiffre peut avoir changé ».

L'institut nous a par ailleurs invité à consulter la base de données sur l'incidence de l'avortement d’OpenScience Framework (OSF) 2021 au besoin.  

Après avoir indiqué qu’il publiera de nouvelles estimations sur l'avortement et les grossesses non désirées pour plusieurs pays, l'institut Guttmacher nous a  renseigné sur la méthodologie employée dans son étude de 2012.

Comment l'Institut Guttmacher a-t-il collecté les données ?

L’étude en question, qui avait par la suite été publiée sur le site du Centre américain pour les informations biotechnologiques (NCBI), explique que « les données sur les soins post-abortum et l'avortement au Sénégal ont été collectées en 2013 à l'aide d'enquêtes auprès d'un échantillon national représentatif de 168 établissements de santé qui fournissent des soins post-abortum et de 110 professionnels connaissant la prestation de services d'avortement ».

(Note: en médecine, post-abortum désigne la période suivant un avortement).

Le document indique que « des techniques d'estimation indirecte ont été appliquées aux données pour estimer l'incidence des avortements provoqués dans le pays ».

Quant aux taux et ratios d'avortement, ils « ont été calculés pour le pays et séparément pour la région de Dakar et le reste du pays. La distribution des grossesses par statut de planification et par résultat a été estimée », précise l'étude.

Les principales sources de données pour cette étude sont une enquête sur les établissements de santé (HFS), une autre enquête sur les professionnels de santé (HPS) et des calculs faits sur la base de l'EDS 2010-2011 du Sénégal et les estimations nationales et régionales de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) sur le nombre de femmes en âge de procréer et le nombre de naissances dans le pays.

Que disent les autres données disponibles ?

L’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) du Sénégal a indiqué à Africa Check ne pas disposer de données sur le nombre d’avortements recensés au Sénégal sur différentes années, et nous a recommandé de consulter le ministère de la Santé.

Dr El Hadji Thierno Mbengue, gynécologue obstétricien et chef de la division santé de la mère et du nouveau-né au ministère de la Santé, a précisé que « l'entrepôt officiel des données qu'est le DHIS2 (une plateforme de gestion de données sanitaires) ne donne pas les données de 2012, les données qui y sont n’étant pas exhaustives ».

En ce qui concerne les années 2019 et 2020, le ministère de la Santé dispose de « données provisoires », que nous a envoyées Dr. Mbengue par mail. Nous avons 38 878 avortements constatés en 2019 et 34 079 pour l'année 2020.

Africa Check a aussi consulté les annuaires des statistiques sanitaires et sociales publiées en 2018, 2017, 2016 et 2015 : pour aucune de ces années, le nombre d'avortements n'a atteint 40 000.

 

Pas de données du côté des instances onusiennes

L'agence des Nations Unies en charge des questions de santé sexuelle et reproductive, UNFPA, explique qu’elle s’appuie sur ses États membres « pour obtenir des données fiables, notamment auprès des instituts nationaux de statistiques ».

Mais « pour les pays où l'avortement n'est pas légal, comme au Sénégal, il sera difficile de les obtenir », ajoute l’UNFPA qui recommande de voir du côté de certaines organisations de la société civile qui œuvrent dans ce domaine.

Quant à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), elle souligne dans un courrier électronique que les données à sa disposition sont d’ordre régional, et qu’elle disposera d'estimations au niveau national au début de l'année prochaine.

Des données difficiles à obtenir

Nous avons contacté Marie Stopes International, Girl Generation et l'Association des Juristes Sénégalaises (AJS). Toutes ces organisations nous ont renvoyé vers le comité de plaidoyer pour l’accès à l’avortement médicalisé au Sénégal, également appelé Task force pour l’avortement médicalisé au Sénégal.

« Obtenir ces données est un véritable défi. Donc on s’appuie sur l’étude de Guttmacher de 2012 », explique Abdou Aziz Mandiang, coordonnateur par intérim de la Task force. « Nous ne faisons pas d’études nationales; les données que nous utilisons, nous les tenons généralement du ministère de la Santé ».

Selon Abdou Aziz Mandiang, ce n’est que récemment, avec la base de données des cas d’avortements, le DHIS2, qu’on a commencé à collecter régulièrement des données sur les avortements.

Pour autant, ce sont uniquement les cas d’avortement qui découlent des soins post avortements qui sont pris en compte par le DHIS2, car beaucoup d’avortements se faisant dans la clandestinité et n’étant donc pas signalés ni enregistrés, précise Abdou Aziz Mandiang.

Enfin, les données du DHIS2 sont « des chiffres fiables, car ces cas sont ceux qui sont pris en charge dans les structures sanitaires. Mais ceux qui se font dans la clandestinité et en dehors des structures sanitaires, on ne peut pas les retracer », conclut M. Mandiang.

Conclusion : aucune source ne confirme qu'il y a plus de 50 000 avortements par an au Sénégal

Un média sénégalais, Ola.sn, a affirmé que plus de 50 000 avortements sont provoqués par an au Sénégal, en donnant des chiffres provenant de l'institut américain Guttmacher.

L’institut a toutefois précisé à Africa Check que les plus de 50 000 avortements concernent uniquement l’année 2012, mais pas les cas d'avortements enregistrés annuellement dans le pays.

De plus, les données provisoires du ministère de la Santé et de l’Action sociale, pour les années 2019 et 2020, n’atteignent pas 50 000 avortements. Il en est de même des chiffres contenus dans les annuaires des statistiques sanitaires et sociales de 2015 à 2018.

Enfin, ni les instances onusiennes, ni les organisations locales et internationales œuvrant dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive ne disposent de données confirmant qu'il y a plus de 50 000 avortements par an au Sénégal.

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