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SEYLLOU / AFP

Sénégal : 96 % des accouchements sont-ils surveillés par des personnels de santé  ?

L’ancien ministre sénégalais de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr, a affirmé en avril 2022 que 96 % des accouchements au Sénégal étaient des accouchements surveillés par des personnels de santé. Nous avons examiné sa déclaration.

  • « Aujourd’hui, 96 % des accouchements sont des accouchements qui sont surveillés par des personnels de santé » (Abdoulaye Diouf Sarr, ancien ministre sénégalais de la Santé. 17 avril 2022).

  • Le taux de 96 % concerne les accouchements dans les formations sanitaires, mais la donnée n’est pas publiée (Division Santé de la mère et du nouveau-né du ministère de la Santé).

  • L’Enquête démographique et de santé continue 2019 de l’agence de la statistique, publiée en novembre 2020, indique un taux de 75 % pour les accouchements assistés par un personnel qualifié.

  • L’annuaire des statistiques sanitaires et sociales 2019, publié par le ministère de la Santé et de l’Action sociale (MSAS) donne un taux de 73 %.

Invité de l’émission Quartier général de la chaîne privée Télévision Futurs Médias (TFM) le 17 avril 2022, l’ancien ministre sénégalais de la Santé et de l’Action sociale, Abdoulaye Diouf Sarr (en poste de septembre 2017 à mai 2022), a déclaré que 96 % des accouchements dans le pays étaient assistés par des personnels de santé.

Parlant des performances dans le secteur sanitaire, M. Diouf Sarr a affirmé : « On a beaucoup travaillé sur ce qu’on appelle l’accouchement assisté par les personnels de santé. Aujourd’hui, 96 % des accouchements sont des accouchements qui sont surveillés par des personnels de santé ».

L’ancien ministre répondait aux questions des journalistes au sujet de la mort, début avril 2022, d’une femme enceinte de neuf mois, Astou Sokhna, dans un hôpital public de Louga, chef-lieu de région dans le centre du Sénégal.

Lors d'une conférence de presse, le 14 avril 2022, M. Diouf Sarr avait révélé, que selon le rapport d’inspection établi par ses services, la mort d’Astou Sokhna était un « décès maternel évitable ».

À la suite de ce drame, le directeur de l’hôpital de Louga où est survenu le drame a été limogé et trois sage-femmes du même établissement ont été condamnées à six mois de prison avec sursis.

Abdoulaye Diouf Sarr a été relevé de ses fonctions en mai 2022, à la suite d'un nouveau drame  dans lequel onze bébés ont trouvé la mort dans un incendie dans un autre hôpital public, à Tivaouane, une ville de la région de Thiès (ouest du Sénégal).

Qu'est-ce qu'un personnel de santé qualifié ?

Si Abdoulaye Diouf Sarr parle d’« accouchements surveillés par des personnels de santé », les rapports du ministère de la Santé et de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) utilisent quant à eux le terme « accouchements assistés par un personnel qualifié ».

En juin 2018, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) et d’autres organisations ont publié une déclaration commune (version française ici ; version anglaise ici) proposant « une nouvelle définition du personnel de santé qualifié prodiguant des soins pendant l'accouchement ».

Selon cette nouvelle définition, « le personnel de santé qualifié est un professionnel de la santé maternelle et néonatale compétent qui est éduqué, formé et réglementé conformément aux normes nationales et internationales ». Ces personnels « sont compétents pour fournir et promouvoir des soins fondés sur des preuves, fondés sur les droits de l'homme, de qualité, sensibles à la culture et à la dignité des femmes et des nouveau-nés. Ils sont compétents dans la gestion du travail et de l'accouchement pour assurer une expérience d'accouchement positive aux femmes. De plus, ils sont compétents pour identifier et gérer ou orienter les femmes et / ou les nouveau-nés présentant des complications de santé ».

Cette définition remplace une précédente datant de 2004, qui considérait un personnel de santé qualifié (en ce qui concerne l’accouchement) comme étant « un professionnel de santé accrédité – tel qu’une sage-femme, un médecin ou un/e infirmier/ère –  instruit et formé pour acquérir les compétences nécessaires à la prise en charge des grossesses normales (sans complications), de l’accouchement et de la période postnatale immédiate ainsi que pour l’identification, la prise en charge et l’orientation des complications chez les femmes et les nouveau-nés ».

Hassane Touré, ancien journaliste et spécialiste en Santé publique, ajoute que le terme « personnel de santé » comprend différents niveaux allant de l’infirmier jusqu’au médecin. (NDLR : M. Touré est décédé, quelque temps après notre échange avec lui).

Que disent les données disponibles ?

Les données disponibles les plus récentes portent sur l’année 2019, dont celles de l’Enquête démographique et de santé continue de l’ANSD. Le rapport de cette enquête, publié en novembre 2020, indique un taux de 75 % pour les accouchements assistés par un personnel qualifié.

L'annuaire des statistiques sanitaires et sociales 2019, publié par le ministère de la Santé et de l’Action sociale (MSAS), donne un taux de 73 %

L’ANSD a précisé à Africa Check que les différences entre les statistiques de ses enquêtes et celles sur les données de routine du ministère de la Santé pouvaient s’expliquer par plusieurs facteurs, dont « la méthodologie de collecte des données, la période de référence de l’indicateur, la méthode de calcul de l’indicateur ».

Le ministère de la Santé et de l’action sociale (MSAS) a expliqué à Africa Check que les statistiques sur les accouchements étaient acquises « grâce à la collecte des données au niveau de toutes les formations sanitaires ».

Selon le MSAS, « ceci est rendu possible par l'organisation pyramidale du système de santé et l'existence d'une plate-forme où sont saisies de façon quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle les données des structures de santé (cases, poste de santé, centre de santé, hôpitaux). Et c'est une plateforme de gestion de données sanitaires, qui constitue l'entrepôt officiel du MSAS, précise le ministère.   

Quant à l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), son étude Enquête démographique et de santé continue 2019 indique que la collecte des données a été réalisée d’avril à décembre 2019 avec une pause de 30 jours, soit une période de huit mois de collecte. Le suivi de la collecte était régulier au niveau du bureau et du terrain, selon l’agence.

« Au cours de l’EDS-Continue 2019, un certain nombre de questions sur les soins prénatals et sur la santé de l’enfant ont été posées à toutes les mères ayant eu une naissance au cours des cinq années précédant l’enquête (...) En outre, pour toutes leurs naissances ayant eu lieu au cours des cinq dernières années, on a aussi demandé aux mères d’indiquer où elles avaient accouché et quelles personnes les avaient assistées pendant l’accouchement », précise l'ANSD. 

Les précisions du ministère de la Santé

La Division Santé de la mère et du nouveau-né du ministère de la Santé a expliqué à Africa Check qu’il y avait une différence à faire entre les accouchements dans les formations sanitaires et les accouchements dans leur globalité.

Dans le premier cas, le taux d’assistance par un personnel qualifié était de 96 % en 2020, alors qu’il est de 74 % dans le deuxième cas, explique le ministère.

Toutefois, Africa Check a constaté que, dans les annuaires des statistiques sanitaires et sociales du ministère de la santé, ce sont uniquement les données sur les accouchements (dans leur globalité) assistés par un personnel de santé qualifié qui sont publiées. Celles portant sur les accouchements assistés par un personnel qualifié dans les formations sanitaires n’y figurent pas.

96 % « un chiffre un peu exagéré »

Dr Fatou Samb est analyste économique à la présidence de la République et chercheure à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis (UGB). Elle est l’auteure de l'étude intitulée Les accouchements au Sénégal, qui traite des accouchements dans différentes parties du Sénégal.

Le taux de 96 % indiqué pour les accouchements au Sénégal surveillés par des personnels de santé, « est un chiffre un peu exagéré, car l’expérience montre qu’il y a des accouchements non assistés par des personnels de santé, mais par des matrones », a commenté Dr Samb, interrogée par Africa Check.

Selon elle, « ici, on considère que le chiffre représente toutes les naissances confondues, et dans ce cas le chiffre est erroné ». Car, a-t-elle souligné, il ne prend pas en compte les accouchements à domicile et les accouchements traditionnels qui existent toujours au Sénégal.

Toutefois, cette donnée peut refléter la réalité si elle ne porte que sur les accouchements dans les structures de santé, a précisé Dr Fatou Samb.

Dr Mamadou Makhtar Mbacké Lèye est maître de conférences à la Faculté de médecine, de pharmacie et d'odontologie (FMPO) de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar et agrégé en Santé publique et médecine préventive. Il a indiqué à Africa Check qu’il n’y avait à sa connaissance aucune référence pour le chiffre 96 %. Il a recommandé de se baser sur les données officielles de l’ANSD ou du ministère de la Santé.

Conclusion : la déclaration d'Abdoulaye Diouf Sarr peut induire en erreur

Abdoulaye Diouf Sarr, ministre sénégalais de la Santé de septembre 2017 à mai 2022, a déclaré mi-avril 2022 que 96 % des accouchements au Sénégal étaient surveillés par des personnels de santé.

Selon les données du ministère de la Santé et celles de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, le taux d’accouchement surveillé par un personnel de santé qualifié tournait autour de 73 à 75 % en 2019. Il s’agit des données les plus récentes en la matière.

Quant au taux de 96 % avancé par M. Diouf Sarr, la Division de la Santé de la mère et du nouveau-né du ministère de la Santé indique qu’il se rapporte plutôt aux accouchements dans les structures de santé. Mais c'est une donnée qui ne figure dans aucune des publications dudit ministère consultées par Africa Check.

Par conséquent, la déclaration d’Abdoulaye Diouf Sarr peut induire en erreur.

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