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Le ministre sénégalais des transports communique un chiffre incorrect sur le réseau urbain à Dakar

Le ministre sénégalais des transports terrestres, Mansour Faye a déclaré que 80% du transport à Dakar est effectué par les bus « Tata ». Il s'agit en réalité de 35%.

• Mansour Faye, ministre sénégalais des transports terrestres: 80% du transport à Dakar est effectué par les bus « Tata »
• Les bus Tata effectuent 35% des transports collectifs à Dakar (Etude EMATSUD 2015 du CETUD)

Dans une interview accordée au groupe Walfadjri (Walf Quotidien et Walf TV) en mars 2021, Mansour Faye, le ministre sénégalais des infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement, a évoqué plusieurs sujets allant de l’arrêt des travaux de dragage de la brèche de la région de Saint Louis (Nord) à la renégociation du contrat de concession de l’autoroute à péage.

La discussion a également porté sur la prolifération des gares routières dans la région de Dakar, région « très importante du point de vue démographique avec une forte concentration des populations ».

« Tous les transports se dirigent pratiquement vers la même direction. Il se trouve aussi que 80% du transport est effectué par les bus Tata », a affirmé Mansour Faye.

 

A propos des minibus Tata

Au Sénégal, les bus usuellement appelés "Tata" sont gérés par l'AFTU, l'Association de financement des professionnels du transport urbain fondée en 2001 par l'Etat du Sénégal avec l'appui de la Banque mondiale. Elle vise à contribuer au renouvellement du parc d'autobus. L'AFTU regroupe 14 GIE de transporteurs, le Ministère de l'Economie et des Finances et le Ministère des Transports (Etat), et le Conseil exécutif des transports urbains de Dakar (CETUD). 

C'est ainsi que les bus, dont certains sont de la marque Tata, on été introduits en 2005 avec la volonté de mieux organiser et de professionnaliser le secteur du transport collectif dans l'objectif d'améliorer la sécurité, le confort, l'efficacité, l'accessibilité et la qualité environnementale de la mobilité urbaine, indique le CETUD. 

Ce document de la Banque mondiale indique que par l'intermédiaire de l'AFTU, les opérateurs privés informels se sont progressivement reconvertis dans le secteur privé formel, dans le cadre d'un projet financé par l'institution financière internationale.

Quelles sont les preuves de Mansour Faye ?

Nous avons tenté d’entrer en contact avec Mansour Faye, mais nos sollicitations ont été sans réponse. Toutefois, la cellule de communication du ministère des infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement nous a indiqué que d’habitude quand le ministre des transports donne des chiffres sur son secteur, « il prend les chiffres du CETUD et ceux de la direction des transports routiers, deux structures qui sont sous la tutelle du ministère des transports terrestres, et qui ont les mêmes chiffres ».

Ce qu'en dit le CETUD

Nos tentatives d'entrer en contact avec la direction des transports terrestres sont restées vaines. L’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) a précisé à Africa Check qu’elle ne dispose pas de données sur la part modale des différents types de transport, nous recommandant de consulter le CETUD.

Le CETUD, mis en place par la loi du 10 mars 1997, a pour mission d'assurer « la mise en œuvre et (le) suivi de l’application de la politique sectorielle des transports publics urbains définie par l’Etat, pour la région de Dakar », lit-on sur le site de l’organisme.

Ababacar Fall, le directeur des opérations du CETUD, nous a indiqué que « la part de marché des bus Tata était de 35% sur l’ensemble des transports publics d’après l’enquête (de) ménage réalisée en 2015 ».

Il s’agit de l'Enquête-ménages sur la mobilité, les transports et l'accès aux services urbains de l'agglomération de Dakar (EMTASUD 2015), financée par la Banque mondiale

« L’étude de restructuration du réseau est toujours en cours mais il ne devrait pas y avoir de changement majeur dans la stratégie », souligne Ababacar Fall.

La restructuration consiste en « une réorganisation du réseau de transport pour favoriser la complémentarité entre les différents modes de transport », explique Fall, qui détaille que cette restructuration va consister à apporter « des modifications sur certains tracés de lignes », et à « la création de lignes nouvelles ».

Il nous a fait parvenir cet article de Modou Diaw, un spécialiste du transport urbain, publié par CODATU, une organisation à but non lucratif qui promeut la mobilité urbaine soutenable dans les pays en développement.

Selon Diaw « les données mentionnées dans l'article ont été tirées des résultats de l'étude de l'enquête sur les ménages réalisée en 2015 par le CETUD ». Donc, ces résultats « restent toujours les plus récents concernant la part modale des différents modes de transport à Dakar ».

Modes de transports structurés et non structurés

Selon l'étude, sur les 7 204 826 de déplacements quotidiens effectués par les Dakarois, 5 038 832 sont assurés par la marche à pieds. Ce qui représente un taux de 70% contre 30% effectués en modes motorisés. Et 88,5% des déplacements du transport motorisé sont assurés par le transport collectif.

Le CETUD précise notamment que « le transport structuré à Dakar représente une part de 52,5%. Quant aux modes non-structurés, ils assurent 36% des déplacements motorisés.

Les bus de l’AFTU, ainsi que ceux du réseau Dakar Dem Dikk (Ndlr : compagnie publique), le PTB (petit train bleu) et les taxis urbains font partie des modes de transport structurés. Tandis que les modes de transports non-structurés regroupent les cars rapides, les Ndiaga Ndiaye et les taxis clandestins, qui ne sont pas autorisés explicitement par la loi, mais sont tolérés en raison de la situation déficitaire de l’offre du transport formel, souligne l’article susmentionné.


La Banque mondiale confirme

Les minibus Tata sont les moyens de transport les plus utilisés avec 35%. Ils sont suivis par les cars rapides (20%), les taxis clandestins dits clandos (12%), les taxis urbains (10,5%), les bus DDD (6%) et les Ndiaga Ndiaye (4%).

Le reste des déplacements motorisés se font avec le Petit Train de Banlieue (PTB) ou la combinaison d'au moins deux modes de transport.

La Banque mondiale publie le même chiffre (page 11) que le CETUD, à savoir les 35% représentant la part du transport assurée par les bus Tata à Dakar.

Contactée par Africa Check, l'institution précise qu’elle peut financer des enquêtes indépendantes à la demande du gouvernement du Sénégal, à l’image de l’EMTASUD 2015.

Ce qui veut dire que quand la banque utilise les chiffres du Gouvernement, « c’est que la Banque s’est assurée que les chiffres ont été collectés avec la méthodologie idoine et qu’ils sont donc fiables ».


 


Un processus inabouti

La prédominance des bus Tata dans le secteur du transport public de voyageurs peut s’expliquer par plusieurs facteurs selon Mansor Ndiaye, professeur et responsable pédagogique et technique au Centre de Formation aux métiers portuaires et à la logistique (CFMPL).

Ayant diversifié les lignes de service, les bus Tata exploitent aujourd’hui tous les itinéraires où il n’existait pas de lignes de transport auparavant, en créant même des nouvelles.

Par ailleurs, poursuit Mansor Ndiaye, « les gestionnaires de ces bus ont compris qu’il fallait desservir Dakar dans son intégralité, ce que les bus de l’Etat, les Dakar Dem Dikk, ne pouvaient pas faire puisque c’est une société publique, qui se contente d’assurer le service minimum ».

Le spécialiste du transport urbain et consultant international en logistique Mamadou Birane Mbodj souligne, quant à lui, le relatif échec de l’objectif de départ des bus Tata, qui était de renouveler essentiellement le parc automobile de transports publics de Dakar en remplaçant tous les Ndiaga Ndiaye et tous les cars rapides.

Selon Mbodji, le constat est qu’avec l’appui de l’Etat, l’AFTU et les GIE ont essayé mais ne sont pas réellement parvenus à supplanter les modes traditionnels de transport, parce que les Ndiaga Ndiaye et les cars rapides sont toujours là. Surtout, après que des détenteurs de lignes de transport qui s’étaient engagés dans le projet se sont par la suite retirés.

Conclusion: les minibus Tata assurent 35% du transport urbain dakarois, pas 80% 

Dans une interview au quotidien Walfadjri, le ministre sénégalais des infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement a affirmé que 80% du transport urbain à Dakar sont assurés par les minibus Tata.

Toutefois, selon la dernière EMTASUD publiée en 2015 par le CETUD, même si les minibus Tata sont le moyen de transport collectif le plus utilisé, ils ne représentent pas 80%, mais 35%.

Par conséquent la déclaration de Mansour Faye est incorrecte.

 

Photo : Seyllou / AFP

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