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JOHN WESSELS / AFP

Lutte contre la migration irrégulière au Sénégal : qui gère les fonds de l'UE ?

Le Président sénégalais Macky Sall a déclaré en avril dernier que l'Union européenne n'a mis « aucun crédit » à la disposition du gouvernement dans le cadre de la lutte contre la migration irrégulière. Nous avons vérifié.

  • « Il n’y a aucun crédit que l’Union européenne met à la disposition du Sénégal pour la migration » (Macky Sall, président du Sénégal).
  • « L’appui budgétaire n’a pas été utilisé au Sénégal dans le cadre des projets financés par le Fonds fiduciaire » (Union européenne).
  • Les projets ne sont pas mis en œuvre par des entités gouvernementales sénégalaises (Document de présentation Fonds fiduciaire au Sénégal).

Le 5 avril 2021, en marge de la visite du premier ministre espagnol Pedro Sanchez au Sénégal, le président sénégalais, Macky Sall, affirmait face à la presse qu’« il n’y a aucun crédit que l’Union européenne (UE) met à la disposition du Sénégal sur la migration ». 

« C’est une affabulation. C’était de la mauvaise information, de la diffamation qui a été distillée, de la diffamation contre le gouvernement du Sénégal », a-t-il commenté, réagissant à une question d’une journaliste sur des propos attribués au président de l'ONG Horizons Sans Frontières, Boubacar Sèye.

M. Sèye avait critiqué l’utilisation des fonds de l’UE pour lutter contre la migration irrégulière au Sénégal, dans un entretien avec un journal datant d’octobre 2020.

De quels fonds parlait Boubacar Sèye ?

En octobre 2020, des médias avaient attribué à M. Sèye des propos selon lesquels l’UE « avait injecté 118 milliards de francs CFA contre l’émigration clandestine ». «  Ces fonds n’ont pas servi aux ayants droit parce que le phénomène est devenu plus inquiétant. Ces fonds sont dans des trous sans fonds. Le gouvernement se partage les fonds injectés par l’Union européenne pour lutter contre l’émigration clandestine », avait notamment rapporté  Pressafrik, citant M. Sèye.

Des propos qui lui ont valu d’être arrêté et placé en détention en janvier 2021, avant d’être libéré environ deux semaines plus tard.

Contacté par Africa Check, M. Sèye n’a pas confirmé les propos qui lui ont été attribués et nous a indiqué avoir été arrêté pour avoir demandé le bilan des financements européens pour la lutte contre la migration irrégulière.

 « Ils ont d’abord parlé de diffamation puis de diffusion de fausses nouvelles », a-t-il énoncé,  soulignant que la « seule version valable » était le fait qu’il a réclamé « la reddition des comptes sur les fonds européens en ce qui concerne la lutte contre la migration ». 

Comment l'UE finance la lutte contre l'émigration clandestine ?

Avec 1 005 504 arrivées de migrants irréguliers et de réfugiés en Europe, 2015 représente une année record avec le flux migratoire « le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale », selon l’Organisation internationale pour les migrations.

Pour endiguer le phénomène, les dirigeants de plusieurs pays africains et européens se sont réunis en novembre 2015 lors du Sommet de La Valette, à Malte.

A l'issue de ce sommet, il a été décidé de créer un « Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées ».

En 2015, le Fonds fiduciaire de l’UE pour l’Afrique (FFUE) concernait 23 pays africains « situés sur les principales routes migratoires africaines à destination de l'Europe », puis 26 en 2016 avec des orientations différentes.



Le Fonds fiduciaire de l'UE au Sénégal

Africa Check a contacté la Commission Européenne pour plus d’informations sur les actions au Sénégal du Fonds fiduciaire de l’UE pour l'Afrique.

D’après la Commission, le Fonds fiduciaire finance plusieurs projets dans le pays avec une approche privilégiant « création d’emplois et opportunités économiques, notamment pour les jeunes ».

Selon l’institution européenne, le Fonds fiduciaire « a permis de mobiliser, pour un total de 198,8 millions d’euros (soit un peu plus de 130,4 milliards de F CFA), un large éventail de modalités de financement ». Mais elle précise que « l’appui budgétaire n’a pas été utilisé au Sénégal dans le cadre des projets financés par le Fonds fiduciaire ».

Une fiche d’informations sur le fonds fiduciaire renseigne sur les 18 programmes mis en œuvre au Sénégal, avec 10 programmes nationaux pour un montant de 170,8 millions d’euros ainsi que 8 programmes régionaux, pour un montant revenant au Sénégal d’environ 27,1 millions d’euros.



Comment sont opérés les financements ?

L’UE explique que son Fonds fiduciaire d'urgence pour l'Afrique comprend deux organes directeurs : le conseil stratégique et le comité opérationnel.

Les deux organes sont présidés par la Commission européenne et sont composés de représentants du Service européen pour l'action extérieure (SEAE), de donateurs de l'UE, de pays tiers (en tant que membres à part entière), de représentants des pays partenaires africains et des organisations régionales concernés (en tant qu'observateurs).

Des représentants de la Commission européenne et des États membres contributeurs sélectionnent les projets. Les pays partenaires ainsi que leurs organisations régionales seront invités à participer à chacun des deux niveaux de gouvernance du fonds fiduciaire.

Selon la Commission européenne, « la plupart » des projets mis en œuvre au Sénégal ont été « identifiés conjointement » avec les autorités sénégalaises. « Seuls quelques rares projets ont été identifiés directement avec les partenaires de mise en œuvre en raison de l’urgence de l’intervention », précise-t-elle.

Qui exécute les projets au Sénégal ?

Cet article du site de la Commission européenne présente les projets qui existent au Sénégal dans le cadre du Fonds fiduciaire ainsi que la liste des prestataires chargés de leur mise en œuvre. Il s'agit, pour l'essentiel, d'agences de développement de pays membres de l'UE ; notamment l'Agence espagnole pour le développement et le coopération internationale, l'Agence française de développement (AFD), l'Agence belge de développement. On y retrouve également des organismes internationaux comme le Comité international de la Croix Rouge (CICR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Des associations ou entités locales sont toutefois impliquées dans la mise en œuvre de certains volets des projets. Il en est ainsi de l'Agence nationale d'insertion et de développement agricole (ANIDA) dans le cadre du Projet d’appui à la réduction de la migration à travers la création d’emplois ruraux au Sénégal (PACERSEN) dont l'implantation a été confiée à la Direction générale pour la coopération et le développement (Italie) et l'Agence espagnole pour le développement et la coopération internationale.

Dr Mamadou Dimé, enseignant-chercheur à la Section Sociologie de l'Université Gaston Berger de Saint-Louis, indique, dans son rapport « Une avalanche de financements pour des résultats mitigés », réalisé pour le compte de l’ONG allemande Henrich Boll, que « plusieurs responsables d’associations sénégalaises ont déploré le fait que l’argent de la migration profite plus aux ONG internationales, et en particulier européennes, qu’aux associations locales ».

Une perception qui, selon lui, se serait « nettement accentuée » avec la création du Fonds fiduciaire dans la mesure où les structures sélectionnées pour piloter les projets identifiés sont soit des organisations internationales, soit des agences de coopération européennes. Dans ce sens, le président de l’ONG Horizons Sans Frontières, Boubacar Sèye, plaide pour des réformes afin que ces fonds « aillent directement » aux ayants-droits.

Mais la Commission de l’UE fait remarquer que « plusieurs ONG ont été impliquées directement dans la mise en œuvre des activités financées par le Fonds fiduciaire ainsi que le secteur privé au niveau des bénéficiaires et des partenaires ».

Quels effets du FFUE sur l'ampleur de la migration ?

En 2020, 23 023 personnes ont emprunté la « Route Atlantique » de l'Afrique de l'Ouest menant aux Îles Canaries, indique l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Un chiffre proche de celui noté en 2006, année charnière durant laquelle 32 000 migrants issus de la région de l'Afrique de l'Ouest et du Centre avaient tenté le voyage, selon toujours l'OIM. Au Sénégal, une vague de départs en pirogues, fin 2020, a provoqué un large débat sur les politiques migratoires.

Dans son rapport annuel d'évaluation 2020, le Fonds indique également que plus de 23 000 réfugiés et migrants étaient arrivés sur les côtes des Îles Canaries, contre 2 700 en 2019. Le rapport insiste surtout sur l'exécution des différents projets et la gestion des fonds débloqués, soulignant que les objectifs fixés ont été atteints.

Interrogé sur la pertinence de l’approche du Fonds fiduciaire pour enrayer la migration « irrégulière », Moustapha Kémal Kébé, chargé de programme au Réseau Migration Développement (REMIDEV) nous a fait parvenir une « note d’analyse sur la mise en œuvre du Fonds au Mali, Niger et au Sénégal », conçue en collaboration avec trois autres organisations dédiées à la migration.

En se fondant sur « l’analyse des mécanismes du FFUE et de huit projets sur les 33 concernant le Mali, le Niger et le Sénégal », les auteurs y concluent que le FFUE « favorise une vision sécuritaire de la migration et privilégie la lutte contre les migrations au détriment de la protection des droits humains » en plus d’une promotion « quasi inexistante » de la mobilité légale dans les programmes financés.

Conclusion : les fonds de l'UE contre la migration irrégulière ne sont pas gérés par le gouvernement sénégalais

Le président sénégalais a indiqué en avril dernier que l'UE n'a mis aucun crédit à la disposition du gouvernement sénégalais dans le cadre de la lutte contre l'immigration irrégulière.

Macky Sall répondait à une interpellation sur des propos attribués au président de l'ONG Horizons Sans Frontières selon lesquels « le gouvernement se partage les fonds injectés par l’Union européenne pour lutter contre l’émigration clandestine ».

Contacté par Africa Check, Boubacar Sèye n'a pas confirmé ces propos et a indiqué n'avoir demandé que « la reddition des comptes sur les fonds européens en ce qui concerne la lutte contre la migration ». 

L'UE a indiqué à Africa Check avoir pu « mobiliser, pour un total de 198,8 millions d’euros (soit un peu plus de 130,4 milliards de F CFA), un large éventail de modalités de financement » à travers le Fonds fiduciaire. Mais elle précise que « l’appui budgétaire n’a pas été utilisé au Sénégal dans le cadre des projets financés par le Fonds fiduciaire ».

En outre, les documents consultés par Africa Check montrent que les projets lancés dans le cadre de la lutte contre la migration irrégulière ne sont pas exécutés par des entités gouvernementales sénégalaises mais par des ONG et agences de développement européennes.

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