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Pas de preuves que 95% de la population sénégalaise ont recours à la pharmacopée

Le journal sénégalais Direct News a affirmé que 95 % de la population sénégalaise a recours à la pharmacopée traditionnelle. Mais l'affirmation est sans preuve.

• Direct News (Média) : « 95 % de la population sénégalaise a recours à la pharmacopée traditionnelle »
• La direction de la pharmacie dit ne pas disposer de données sur le recours à la pharmacopée au Sénégal
• « Il n’y a jamais eu d’enquête sérieuse à ce sujet, à ma connaissance. Au Sénégal, le Ministère de la santé n’a que des données parcellaires » (Pr Emmanuel Bassène, ministère de la Santé)

Le jeudi 4 février 2021, le quotidien sénégalais Direct News a publié un dossier consacré à la « pharmacopée traditionnelle ».

Dans le dossier intitulé « Si l’Afrique investissait la pharmacopée traditionnelle »,on lit qu'au Sénégal « plus de 95 % de la population se tourne vers la pharmacopée traditionnelle », en plaidant pour le recours à cette médecine face à la pandémie de la Covid-19.

Quelle est la source de l’affirmation ?

Nous avons contacté l’un des journalistes ayant rédigé l’article en question. Mohamed El Amine Thioune nous a dit qu’il s’est inspiré de « plusieurs sources », expliquant qu’il s’était principalement basé « sur une contribution d’un acteur de la santé ». 

Thioune a promis de nous transmettre ladite contribution dès qu’il la retrouvera et nous a également recommandé de vérifier auprès du ministère de la santé et autres sources crédibles.

Que disent les données disponibles ?

Africa Check a interrogé la Direction de la pharmacie, laquelle indique qu'à sa connaissance la seule statistique relative à la médecine traditionnelle concerne l’Afrique dans son ensemble, et non le Sénégal.

« Il s’agit du chiffre 80% : présenté par l’OMS comme le pourcentage de la population africaine ayant recours à la pharmacopée ». 

La direction de la pharmacie dit ne pas disposer de données sur le recours à la pharmacopée au Sénégal et nous a recommandé de nous rapprocher de l'ONG Enda Santé et du ministère de la Santé.

Ndiaga Sall, le responsable du volet nutrition et plantes médicinales chez Enda Santé a dit ne pas être au courant d'une étude faite au Sénégal et qui confirme que 95% de la population sénégalaise a recours à la pharmacopée.

Comme la direction de la pharmacie, Ndiaga Sall souligne que « la seule étude (sur le sujet) est celle de l'OMS qui dit qu'en Afrique, jusqu’à 80 % de la population a comme premier recours, la médecine traditionnelle ».

« On est en deçà de la réalité avec ces 95% »

Africa Check a vérifié auprès du professeur Emmanuel Bassène, coordonnateur de la cellule médecine traditionnelle au ministère de la santé et de l’action sociale. Il est aussi professeur en pharmacognosie (étude des médicaments d'origine animale et végétale).

Selon lui, l’affirmation selon laquelle 95% des Sénégalais ont recours à la pharmacopée traditionnelle « est souvent attribuée à l’OMS pour se donner une référence de source d’information sérieuse ».

« A vrai dire c’est bien en deçà de la réalité, que l’on soit en campagne ou en ville », insiste Pr Bassène.

« Ici, pharmacopée traditionnelle renvoie à ce savoir inné ou acquis que tout Homme acquiert en côtoyant la nature généreuse. En Europe on peut dire que ce pourcentage est très réduit à cause de la surmédicalisation et de l’offre importante de l’industrie pharmaceutique », relève-t-il. 

« Il n’y a jamais eu d’enquête sérieuse à ce sujet, à ma connaissance. Au Sénégal, le Ministère de la santé n’a que des données parcellaires », note Emmanuel Bassène. 

Il a confié à Africa Check que « la cellule de la médecine traditionnelle (du ministère de la santé) compte s’y atteler dans la mise en œuvre du document de politique nationale de la médecine traditionnelle et de la phytothérapie ».

Quid de la prévalence de l’usage de la médecine traditionnelle en Afrique ?

Tel que nous l’ont indiqué la direction de la pharmacie et Enda Santé, la statistique « 80% » renvoie en effet à la prévalence de l’usage de la médecine traditionnelle par les populations africaines. Sauf que cette donnée fournie par l’OMS date de longtemps, car elle apparaissait déjà dans cet article publié sur le site de l’OMS en 2003. La même donnée figure dans ce rapport (p.121) de l’OMS datant de 2014.

D’ailleurs, le bureau régional de l’OMS pour l’Afrique nous a indiqué n’avoir pas réalisé récemment d'étude complète sur l'utilisation de la médecine traditionnelle en Afrique. Il précise toutefois qu’« une étude menée en 2014 dans 20 pays africains a révélé que le recours à la médecine traditionnelle varie de 60 % en Tanzanie à 90 % au Burundi et en Éthiopie ».

Mais dans l’étude en question publiée en 2018, il est mentionné (p. 5) que bien qu'encore mentionnée dans certaines études de l'OMS, la donnée 80 % concernant le recours à la médecine traditionnelle en Afrique pourrait être obsolète.

Nous avons essayé d’obtenir plus d’explications de la part de l’auteur de l’étude, en l’occurrence Pr Charles Wambebe. 

« Le Bureau régional de l'OMS pour l'Afrique a lancé une enquête sur ce sujet important. Comme vous le savez, l'accent est mis actuellement sur la Covid-19. Ce n'est donc que l'année prochaine qu'une telle étude pourra être entreprise », a-t-il réagi.

Qu’est ce qui explique cette absence de données récentes ?

Rokia Sanogo est docteur en pharmacognosie et cheffe du département de Médecine traditionnelle à l’Institut national de recherche en santé publique du Mali.

Elle explique l’absence de données sur la pharmacopée par « le manque de prise en compte de la contribution des ressources de la médecine traditionnelle dans la lutte contre la maladie au niveau africain ».

« Il manque la prise en compte officielle de ces ressources par les indicateurs de santé », ajoute Pr Sanogo.

« Pour avoir les données réelles sur la prévalence de la médecine traditionnelle, il est important de tenir compte de toutes les ressources de la médecine traditionnelle (praticiens, pratiques et produits) », argue la spécialiste qui ajoute que « les ressources de la médecine traditionnelle, constituent le premier recours de la très grande majorité des populations africaines – avant, durant et/ou après la médecine conventionnelle ».

Selon elle, « les praticiens de la médecine traditionnelle (PMT) constituent les premiers agents de santé au niveau communautaire et vivent les mêmes réalités que les populations locales. Certaines pratiques traditionnelles apportent une contribution inestimable à la santé publique, c’est le cas de la traumatologie traditionnelle ».

Le rapport mondial sur la médecine traditionnelle et complémentaire 2019, publié par l’OMS, fait valoir que 86% des Etats africains ont répondu que leurs principales difficultés pour réunir des données sur la médecine traditionnelle sont liées à « une carence en données de recherche et à un manque de soutien financier pour la recherche sur la médecine traditionnelle et complémentaire ». Mais le document ne donne pas de statistique précise sur l’usage de la pharmacopée traditionnelle en Afrique.

Ces explications sont corroborées par celles du Professeur Charles Wambebe, selon qui « le principal défi que nous rencontrons au bureau de la médecine traditionnelle de l'OMS-Afrique est celui des fonds. Aussi, il est difficile de recevoir des réponses crédibles des États membres ». Charles Wambebe est par ailleurs consultant de l’OMS pour la médecine traditionnelle.

Comment les données sont collectées ?

Dans ledit rapport, l’OMS note que « les États membres de l'OMS ont fourni les informations contenues dans ce rapport de synthèse par le biais de diverses enquêtes mondiales et régionales (…) ».

Mais le document dit s’être basé principalement sur trois enquêtes réalisées par l’OMS respectivement en 2005 (première enquête), entre 2010 et 2012 (deuxième enquête) et une autre entre 2016 et 2018 (enquête de mise à jour), en plus des sources supplémentaires.

Conclusion : pas de preuves que 95% de la population sénégalaise ont recours à la pharmacopée traditionnelle

Le média sénégalais Direct News affirme que 95% de la population sénégalaise ont recours à la pharmacopée traditionnelle.

Le ministère de la santé, la direction de la pharmacie ainsi que l’ONG Enda Santé indiquent que rien ne prouve cette affirmation, eu égard à l’absence de données officielles au niveau national sur la médecine traditionnelle.

En conséquence, il n'y a pas de preuves pour confirmer cette donnée.

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