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Sénégal : plus de trois mille femmes meurent-elles chaque année en donnant la vie ?

« Au Sénégal, plus de trois mille femmes meurent par an en donnant la vie. En moyenne, chaque cinq heures ou six heures, une femme meurt en donnant la vie ». C'est ce que rapporte le site d'informations Dakaractu dans un article publié le 9 septembre 2020. Le média attribue cette déclaration à Malick Gakou, un ancien ministre sénégalais, président du parti politique Grand Parti et de la Fondation Maternité Solidaire.

Dakaractu précise que M. Gakou a tenu ces propos le 8 septembre 2020 lors d'une visite, dans la commune de Ndiarème Limamoulaye (banlieue de Dakar), inscrite dans le cadre d’une tournée nationale qu'il a initiée pour assister des femmes et leur offrir des kits d’accouchement afin de les préserver de la mortalité maternelle.



Dans cette vidéo publiée sur Facebook le 8 septembre 2020, on entend Malick Gakou (s'exprimant en wolof) donner les mêmes estimations.

Nous avons multiplié nos tentatives par divers canaux pour joindre M. Gakou afin de connaître la source de ses deux affirmations. Mais cela a été sans succès. Nous actualiserons cet article quand nous aurons sa réaction.

 
 

Claim

« Plus de trois mille femmes meurent chaque année en donnant la vie au Sénégal »

Verdict

incorrect

 


 

Africa Check a obtenu de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) le rapport de l’Enquête démographique et de santé continue (EDS-Continue) 2017 qui contient les données les plus récentes sur la mortalité maternelle dans le pays.

Dans ce rapport, la mortalité maternelle et la mortalité liée à la grossesse ne sont pas estimées en nombre de décès par heure ou par jour, ni même par année. Elle est plutôt estimée en nombre de décès pour 100 000 naissances vivantes.

Les décès maternels sont définis comme « ceux qui se produisent pendant la grossesse ou l’accouchement ou dans les 42 jours qui suivent l’accouchement ou la fin de la grossesse ».

Quant au décès lié à la grossesse, le rapport indique qu’il s’agit « du décès d’une femme pendant qu’elle est enceinte ou qui se produit dans les deux mois qui suivent la fin de la grossesse, quelle que soit la cause du décès ».

Le document précise aussi que ces décès « n’incluent pas les décès dus à un accident ou un acte de violence ».

Ainsi, le ratio de mortalité maternelle est estimé à 236 décès pour 100 000 naissances vivantes et le rapport de mortalité liée à la grossesse à 273 pour 100 000 naissances vivantes.



 

 

 

Quid du nombre de décès maternels par an ?


Le professeur Abdoul Aziz Diouf, gynécologue-obstétricien au Centre hospitalier national de Pikine et enseignant chercheur à la Chaire de Gynécologie-Obstétrique de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, indique que le nombre de décès maternels se calcule par ratio ou par taux, et non de manière directe.

« Ce sont 236 décès (maternels) pour 100 000 naissances vivantes. Mais il ne s’agit en aucun cas de 3 000 décès maternels par an », estime-t-il.

La même estimation nous a été donnée par la Direction de la Santé de la Mère et de l’Enfant du Ministère de la Santé et de l’Action sociale. Dr Elhadji Thierno Mbengue, le chef de la division Santé de la Mère et du Nouveau-né, précise par ailleurs que « c’est beaucoup moins de 3 000 femmes qui décèdent par an en donnant la vie », sans donner de chiffre précis.

« L’estimation des décès maternels ne se fait pas en heure ou en jour mais se porte plutôt sur les naissances vivantes. La dernière estimation, c’est l’EDS continue de 2017 qui a donné les chiffres officiels. Maintenant, il faut le rapporter au nombre de naissances vivantes qui sont survenus dans l’année pour voir, si vous voulez faire l’exercice, combien il y a eu exactement de décès », explique-t-il.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Claim

En moyenne, chaque cinq heures ou six heures, une femme meurt en donnant la vie

Verdict

correct

 


 

« Un décès maternel toutes les cinq heures correspond à cinq décès par jour, donc à 1 825 décès par an. Ce qui est loin des 3 000 décès avancés », calcule le professeur Abdoul Aziz Diouf.

Contacté par mail, le professeur Alassane Diouf, président de l’Association sénégalaise de gynécologie-obstétrique (ASGO), explique que « les données officielles ont été utilisées pour estimer le nombre moyen de décès maternels attendus par jour. Ainsi, on estime que toutes les cinq à six heures (5,7 heures), une femme perd la vie pour une ou des causes liées à la maternité ».

Il nous a par ailleurs fait parvenir le tableau ci-dessous qui donne des repères sur le ratio de la mortalité liée à la grossesse (273 pour 100 000 naissances vivantes). Il permet de calculer le nombre de décès liés à la grossesse par jour ou par heure en se basant sur des données démographiques telles que le ratio de mortalité maternelle, la population du pays sur l'année concernée, le taux brut de natalité, les naissances vivantes attendues et les décès liés à la grossesse attendue l'année donnée.

 

 

 

 

 


 


 

 

 

 

 


 

 

 

 

Des estimations sur la base d'une extrapolation


Cependant, selon le chef de la division Santé de la Mère et du Nouveau-né, ces estimations sont souvent faites pour des arguments de plaidoyer.

Les explications qu'il donne sur comment sont faites lesdites estimations rejoignent le tableau fourni par le président de l'association de gynécologie-obstétrique.

Il précise que « quand on le fait, c’est souvent une extrapolation. Mais, il n’y a pas de méthode de calcul pour dire que chaque heure il y a tant de personnes qui décèdent ».

En nous appuyant sur le procédé expliqué par le professeur Alassane Diouf, nous avons établi le tableau ci-dessous sur la mortalité maternelle.

 

 

 

 


 


 

 

 

 

 


 


Le professeur Abdoul Aziz Diouf, gynécologue-obstétricien au Centre hospitalier national de Pikine et enseignant chercheur à la Chaire de Gynécologie-Obstétrique de l'UCAD, dit comprendre que, dans le cadre de plaidoyer pour la lutte contre la mortalité maternelle, l'on dise souvent qu'en moyenne « chaque cinq heures ou six heures, une femme meurt en donnant la vie ». Mais il estime « qu’on peut bien revoir ce chiffre à la baisse ».

« Cette expression était utilisée en 2005 et depuis lors le taux de mortalité maternelle a bien diminué », confie-t-il.

 

 

 

 

Conclusion: la déclaration de Malick Gakou est partiellement correcte


L’ancien ministre sénégalais Malick Gakou, par ailleurs président de la Fondation Maternité Solidaire a déclaré qu’« au Sénégal, plus de trois mille femmes meurent par an en donnant la vie ». Il ajoute qu’en moyenne, « chaque cinq heures ou six heures, une femme meurt en donnant la vie ».

D’après les données consultées par Africa Check, ainsi que les experts interrogés, Malick Gakou a raison sur la deuxième déclaration mais se trompe sur la première.

 

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