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ANALYSE - La problématique des statistiques agricoles au Sénégal

Les statistiques agricoles font l'objet de polémiques ces dernières années au Sénégal. Pourtant elles sont indispensables à toute politique agricole.

Au Sénégal, les statistiques agricoles suscitent beaucoup d’intérêt de la part des décideurs, mais également de la part du public. Elles provoquent également, par moment, des polémiques, notamment en ce qui concerne leur fiabilité. Ce fut le cas lorsque l’opposant Abdoul Mbaye, par ailleurs ancien Premier ministre, avait contesté, en avril 2021, les chiffres avancés par le gouvernement sur la campagne agricole 2020-2021.

Qui produit les indicateurs et données sur l'agriculture au Sénégal ?

La Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles (DAPSA) est chargée de l’analyse, de la préparation, du suivi-évaluation et du contrôle des politiques, des programmes, des projets et des actions de développement, peut-on lire sur le site du système statistique national du Sénégal.

Ce démembrement du ministère de l’Agriculture et de l'Équipement Rural gère également la collecte, le traitement et la diffusion des informations et des statistiques agricoles.

La DAPSA explique à Africa Check qu’elle est chargée de mener chaque année une enquête conjoncturelle sur la situation de la campagne agricole au Sénégal. A travers cette activité, elle produit des indicateurs clés qui renseignent sur les performances du secteur de l'agriculture.

Aussi, pour les principales cultures industrielles et céréalières, la DAPSA fournit la superficie emblavée, le rendement moyen et la production totale par département.

En plus de ces agrégats, la DAPSA « renseigne des indicateurs sur les caractéristiques sociodémographiques des ménages agricoles, les caractéristiques des parcelles exploitées, l'occupation des terres, les pratiques culturales, l'utilisation des intrants et du matériel agricoles ».

Tous ces indicateurs sont généralement consignés dans un rapport d'analyse que la DAPSA publie annuellement.

Comment ces statistiques sont-elles produites ?

Pour produire ces données, « la DAPSA procède à une enquête par sondage sur un échantillon de 6 300 ménages agricoles répartis entre les 45 départements du Sénégal », précise l’institution agricole. Elle ajoute que « la méthodologie de sondage est harmonisée pour l'ensemble des pays du Comité Inter-Etat de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) ».

En marge de cette activité régalienne, la DAPSA souligne qu’elle « centralise d'autres statistiques agricoles collectées par d'autres structures, en l'occurrence la Société Nationale d’Aménagement et d’Exploitation des Terres du Delta du fleuve Sénégal et des vallées du fleuve Sénégal et de la Falémé (SAED) et la Société de développement agricole et industriel du Sénégal SODAGRI ».

La FAO, un acteur clé dans l'élaboration des statistiques agricoles au Sénégal

Contactée par Africa Check, l'Organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) indique que, par le biais du projet AGRISurvey, elle « appuie le Sénégal à travers la DAPSA depuis 2017 dans la mise en œuvre de l’Enquête Agricole Annuelle (principale source de données statistiques sur la production pluviale au Sénégal) ».

« Cet appui, note la FAO, se fait essentiellement par le biais des activités d’assistance technique conduites depuis le Siège ou avec l’aide de consultants nationaux ». Et il consiste à « promouvoir l’approche d’une enquête intégrée (AGRIS) qui prend en compte les activités agricoles au sens large (activités de production végétale, élevage, agroforesterie et pêche/aquaculture) et à assurer que les données produites et diffusées respectent les standards de qualité recommandés en la matière ».

La FAO précise que la DAPSA « travaille en collaboration avec les autres structures du système statistique agricole (Elevage, Horticulture, Pêche, Environnement) et bénéficie de la supervision technique de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) ».

A ce titre, la FAO « a soutenu la DAPSA à l’actualisation du Plan National de Développement des Statistiques Agricoles et Rurales, référentiel articulé à la Stratégie Nationale pilotée par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie », ajoute la FAO.

A la question de savoir si la FAO produit des statistiques agricoles pour le Sénégal, elle dit « appuyer le système statistique dans la production d’indicateurs pour le renseignement des indicateurs de Développement Durable (ODD 2 en l’occurrence) ».

Enfin, la FAO précise à Africa Check que les données publiées par l’ANSD constituent des sources les plus robustes et fiables, et sont la base principale de renseignement de FAOSTAT, la base de données de la FAO. 

L'ANSD travaille en collaboration avec la DAPSA. Mais elle produit aussi des statistiques indépendamment, en se basant sur les productions glanées de différentes parties productrices de statistiques au Sénégal (DAPSA, FAO, statistiques sur l'horticulture etc). Du coup l'ANSD est un fédérateur. Elle prend toutes les statistiques, en plus de celles qu'elle produit, pour en faire un rapport national ou régional.

Le rapport sur la situation économique et sociale (SES) du Sénégal produit chaque année par l'ANSD relève les différentes statistiques agricoles : des politiques agricoles jusqu'aux productions et rendements.

Quelques méthodes régionales et universelles recommandées dans la production des statistiques

Africa Check a interrogé Amadou Tidiane Wane, agronome et auteur du livre De Collin à Diouf, un chaume de mil au cœur du pouvoir. Cet ancien PDG de la Société de développement agricole et industriel du Sénégal (SODAGRI), de 1990 à 1995, évoque « le carré de rendement », la méthode universelle dans la production des statistiques agricoles.

La méthode d'estimation des rendements à partir des carrés de rendement consiste à placer de manière aléatoire un carré dans un sous-échantillon ou la totalité des parcelles des exploitations échantillons afin de déterminer un rendement moyen après la récolte, explique la FAO.

Dans le détail, Wane explique que cela consiste à arriver dans un champ donné qui peut être un champ où on cultive n’importe quelle ressource : du riz, du maïs, des patates, de l’arachide, de patates etc., puis à mettre un carré ou deux de côté, en fonction des choix de celui qui mesure. Ensuite il faudra compter les épis du produit récolté afin de pouvoir les peser statistiquement. Si appliquée correctement, cette méthode mène à la production de statistiques fiables, selon M. Wane.

Ce document du Comité inter-État de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) confirme que c’est une méthode correcte, et que « la pose des carrés de rendement est faite de manière aléatoire ».

« Il est posé un carré par parcelle et parfois deux quand la superficie de la parcelle le justifie. Par produit, le calcul des rendements par secteurs est une moyenne simple des rendements des carrés ».

En dehors de la méthode d’estimation des rendements, le directeur de la DAPSA, Ibrahima Mendy, qui est docteur en statistiques et probabilités, parle de la « méthodologie de l’enquête agricole au Sénégal ». Il explique que « l’enquête agricole est une enquête par sondage à deux degrés, avec comme unités primaires les districts de recensement ruraux (DR) tels que définis lors du recensement général de la population, de l’habitat, de l’agriculture et de l’élevage de 2013 (RGPHAE) et comme unités secondaires les ménages agricoles ».

Ajoutant que la méthodologie appliquée à l’enquête agricole est harmonisée au niveau de l’ensemble des pays du CILSS, Dr Mendy précise que l’échantillon global comprend 6 340 ménages agricoles répartis dans 1 268 DRs et 42 départements. Aussi, cette méthodologie est-elle commune à tous les pays de la CEDEAO en plus de la Mauritanie et du Tchad dont le CILSS est le garant.

Il existe une troisième méthode, la méthode qualitative, selon ce document du CILSS qui est un rapport de la réunion technique sous-régionale sur les méthodes de prévisions de récoltes des cultures vivrières. Celle-ci « repose sur la connaissance du terrain de spécialistes qui, à partir d'observations agrométéorologiques, d'imageries satellites et compte tenu du déroulement de la campagne et de la physionomie des cultures se font une opinion qu'ils traduisent en données chiffrées », explique le document. Le rapport ajoute que « les spécialistes utilisent la méthode qualitative pour vérifier la vraisemblance des prévisions faites par d'autres moyens ».

Quid de la fiabilité des statistiques agricoles ?

Amadou Tidiane Wane estime que les statistiques agricoles sont généralement fiables, telles qu’il les a connues. « Dans les années 70, explique-t-il, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la Société de développement et de vulgarisation agricole (SODEVA) a été créée, on tenait à voir que les gens ont été formés, et on associait au travail des encadreurs et des scientifiques ».

Toutefois, la tendance actuelle est différente de ce qui se faisait avant, selon M. Wane, qui désapprouve le fait que les autorités donnent parfois des chiffres qui s’éloignent de la réalité des faits. « C’est toujours la même logique qui obéit aux ambitions et objectifs politiques ».

Par exemple, « quand on annonce que le Sénégal a produit 2 millions 600 mille tonnes de céréales, cela voudrait dire qu’on est autosuffisant en céréales et qu’on en est exportateur net ».

« Quand tu fais les calculs, tu te rends compte que ce n’est pas possible, vu qu’en moyenne chaque Sénégalais consomme 104 kilos de céréales par an », regrette Amadou Tidiane Wane. Précisons que dans une étude publiée en 2017, l'Initiative Prospective Agricole et Rurale (Ipar) indique qu'en moyenne la consommation de céréales au Sénégal est de 119,3 kg/tête/par an.

Quant à Abdoul Wahab Ndiaye, agroéconomiste et membre du Cercle des Ingénieurs Agronomes, il estime que si la fiabilité des données agricoles est souvent évoquée, c’est parce qu’« il n’y a pas assez de données (ni en termes de quantité ni en termes de disponibilité) sur le plan agricole bien que des efforts sont en train d’être consentis ces dernières années par des institutions comme la DAPSA, entre autres ».

Insistant sur le fait que « les statistiques ne sont pas censées représenter la réalité, mais plutôt de l’approcher pour in fine être un outil d’aide à la prise de décision », M. Ndiaye souligne que « dans la méthodologie, on ne peut pas pointer du doigt ces données qu’on collecte du moment que cela respecte toute la rigueur scientifique ».

Et ce, en vertu des nombreuses questions posées avant de procéder à une collecte de données. Ce qui selon lui « est le fondement même de la fiabilité de tout ce qui suit (analyses, interprétations, conclusions jusqu’à même la ou les décisions qui en découlent).

Toujours est-il que M. Ndiaye déplore, en tant qu’agronome, l’existence d’« un fossé entre les conclusions issues de ces statistiques agricoles et la réalité du milieu », surtout que « les statistiques sont devenues un argument politique assez stratégique et font donc l’objet d’une grande attention de la part de ses utilisateurs ».

Les statistiques agricoles obéissent à un processus annuel de validation

 Dr Ibrahima Mendy, qui préfère ne pas trop s’avancer sur la question de la fiabilité des données agricoles, constate tout de même que ce sont souvent les politiciens qui contestent le plus les résultats.

Toutefois, il indique que les statistiques agricoles sont assujetties chaque année à une série de validations.

« Chaque année, insiste Dr. Mendy, le processus de validation des statistiques agricoles s’effectue au mois de novembre pour les prévisions et au mois de mars pour les résultats à travers des missions de supervision conduites par le CILSS, la FAO, le Programme alimentaire mondial (PAM), et le Gouvernement ».

Enfin, prenant l’exemple de l’enquête agricole au Sénégal, Dr. Mendy relève que la présentation des résultats prévisionnels et définitifs se fait à travers les réunions régionales du comité de Prévention et de Gestion des Crises Alimentaires au Sahel et en Afrique de l’Ouest (PREGEC) qui regroupent tous les pays de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), la Mauritanie, le Tchad, le Pam, la FAO, et le CILSS.

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