Retour sur Africa Check
Forbidden Stories

Story Killers, une piqûre de rappel sur les dangers de la désinformation

L'enquête collaborative Story Killers, dans laquelle l'actuel président du Sénégal Macky Sall est cité, rappelle les dangers de la désinformation, notamment en période électorale, alerte Samba Dialimpa Badji, alors que les Sénégalais doivent se rendre aux urnes en février 2024 pour choisir leur prochain dirigeant.

Un peu plus d'un mois avant l'élection présidentielle de 2019 au Sénégalnous alertions dans un blog publié sur Africa Check que certains - individus ou organisations - risquaient de recourir à la désinformation comme stratégie de manipulation de ce scrutin, remporté au premier tour (24 février 2019) par Macky Sall, l'actuel chef de l'État. Les révélations de l’enquête Story Killers sont une nouvelle preuve que le danger est encore présent, à un an du rendez-vous des Sénégalais aux urnes pour choisir leur prochain dirigeant.

Une plongée dans les méandres de la désinformation

Story Killers est une extraordinaire plongée dans le monde de la désinformation, depuis sa fabrication jusqu’à sa dissémination. Forbidden Stories, qui a coordonné cette enquête, est un projet journalistique qui s’est donné pour mission de « contourner la censure » en poursuivant et publiant les enquêtes entamées par des journalistes réduits au silence, soit par assassinat, menaces ou emprisonnement.

C’est dans ce cadre qu’a été publiée l’enquête Story Killers, résultat de la poursuite d’une investigation sur laquelle travaillait la journaliste indienne Gauri Lankesh assassinée en septembre 2017. Elle enquêtait sur la montée de la désinformation dans son pays. À la suite de son assassinat, 100 journalistes ont pris le relais en donnant une perspective globale à son sujet pour enquêter sur « l’industrie mondiale de la désinformation ».

Campagnes d’influence et manipulation d’élections

En mars 2018, la révélation de ce qui a été appelé affaire Cambridge Analytica, du nom d'une entreprise de nouvelles technologies fondée cinq ans auparavant à Londres, au Royaume-Uni, a fait scandale : elle a mis au grand jour le recours à des campagnes d’influence numériques pour manipuler des élections. La firme britannique a été dissoute à la suite de ce scandale (elle s'est déclarée en faillite en mai 2018). Cependant, certains des acteurs qui y étaient à l’œuvre sont toujours en activité, comme le montre l’enquête Story Killers. C’est ainsi que les journalistes du consortium Forbidden Stories ont suivi la piste d’un ancien sous-traitant de Cambridge Analytica répondant au pseudonyme de Jorge.

Lors d’une rencontre avec des journalistes, l’homme s'est vanté d’avoir travaillé sur « 33 campagnes présidentielles, dont 27 ont été couronnées de succès ». Parmi les pays où Jorge et son équipe - appelés Team Jorge par les journalistes de Forbidden Stories - ont vendu leurs services visant à influencer des élections, il y a le Kenya, le Nigeria et également le Sénégal

En 2019, le Sénégal était déjà cité parmi les cibles d’une campagne d’influence signalée par Facebook. Cette campagne était l'œuvre d’une autre entreprise israélienne, Archimedes Group, qui opérait en créant de faux comptes, de fausses pages et de faux groupes sur Facebook. La plateforme de réseau social a fini par les supprimer.

Des techniques de désinformation de plus en plus sophistiquées

C’est un procédé presque similaire que l’on retrouve chez Team Jorge, disposant d’une plateforme grâce à laquelle il peut piloter des avatars « pour diffuser des histoires favorables à ses clients ». Cet outil, appelé AIMS (pour l'expression en anglais « Advanced Impact Media Solutions », que l'on peut traduire en français par « Solutions médiatiques pour un plus grand impact »), permet de créer facilement des avatars sur des plateformes de réseaux sociaux. Selon les journalistes de Forbidden Stories, l’ancien sous-traitant de Cambridge Analytica disposait en 2022 d’un « catalogue de plus de 30 000 profils automatisés de personnes virtuelles possédant de comptes bien réels sur Facebook, Twitter, Instagram ». De faux profils qui sont utilisés pour publier des commentaires ou faire monter des polémiques en fonction de la demande du client.

Autre arme redoutable dans la panoplie d’outils dont dispose l’équipe de « hackers israéliens » : le piratage informatique, qui permet une intrusion dans les messageries privées (boîtes mails ou comptes Telegram) de hauts responsables.

La désinformation ne se limite donc plus à lâcher une fausse information et à la rendre virale à l’aide d’usines à trolls. Elle se fait également avec des stratégies de plus en plus sophistiquées, comme faire passer des « histoires » dans une chaîne de télévision française ou encore faire publier dans la presse une tribune servant de point de départ d’une campagne contre une organisation humanitaire. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), organisation d'aide humanitaire, avait notamment été accusé d’être « un parrain involontaire » des groupes terroristes au Burkina Faso.

Le procédé rappelle curieusement une autre campagne médiatique qui avait ciblé l'opposant sénégalais Ousmane Sonko en janvier 2019, à quelques semaines du premier tour de la présidentielle dans son pays. Là également, c’est un texte de contribution publié sur un site web ghanéen, Modern Ghana, qui avait servi de point de départ d’accusations - jamais prouvées - relayées par certains médias sénégalais selon lesquelles Sonko, candidat au scrutin, aurait reçu de l’argent d’une compagnie pétrolière.

Capture d'écran de la publication

Une lutte contre la désinformation de plus en plus difficile

Une des leçons que l’on peut tirer de Story Killers est que la désinformation dépasse désormais les simples fake news, terme d’ailleurs galvaudé, et qu’il s’agit d’un écosystème beaucoup plus complexe. D’autant plus complexe que le recours à l’intelligence artificielle élargit les possibilités de création de contenus faux ou trompeurs.

Dans ce contexte, lutter contre la désinformation requiert une stratégie plus holistique, plus globaliste, qui doit englober le fact-checking, les enquêtes sur les campagnes de désinformation, l’éducation aux médias et à l’information, tout comme la régulation (sans que cette régulation n’ouvre la porte à la censure). 

Si l’industrie de la désinformation est aujourd’hui si florissante, c’est en partie grâce à la technologie. Et, avec le recours à l’intelligence artificielle pour créer des contenus trompeurs et/ou manipulés, les géants de la technologie ont également un rôle important à jouer dans la lutte contre ce fléau. Mais, comme le soulignent Noah Giansiracusa, professeur à Bentley University aux États-Unis, et Gary Marcus, professeur émérite à New York University, dans une tribune publiée le 13 février 2023 par le magazine Time, la désinformation liée à l’intelligence artificielle ne semble pas être, pour le moment, une grande préoccupation pour ces grandes plateformes numériques.

Il est encore difficile à ce stade, faute d’études rigoureuses, de connaître l’impact réel de telles pratiques sur l’issue des élections. Toutefois, les organisations impliquées dans la promotion de la transparence électorale devraient de plus en plus s’intéresser aux menaces que font peser les campagnes d’influence sur les processus électoraux et ne plus se limiter aux problèmes de bourrage d’urnes et de fichiers électoraux.

Samba Dialimpa Badji est un journaliste sénégalais. Il a été le rédacteur en chef du bureau francophone d'Africa Check à Dakar de janvier 2019 à septembre 2022. Il est actuellement chercheur à l'Université métropolitaine d'Oslo (Oslo Metropolitan University), en Norvège, où ses travaux portent sur la désinformation. 

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