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BLOG - Sénégal : « 90 % des musulmans » vivent-ils « leur foi à travers une affiliation confrérique »  ? Question sur des données complexes et peu communiquées au public

À l’image des données sur la population sénégalaise de confession musulmane, une autre statistique sur les religions au Sénégal anime le débat public : celle du pourcentage de musulmans sénégalais appartenant à une confrérie, dans un pays où la pratique de l’islam est fortement marquée par ces communautés de fidèles ayant à leur tête des guides religieux.

En novembre et décembre 2022, un vif débat a eu cours au Sénégal sur la place des guides religieux en politique sur fond de tension entre députés ayant dégénéré en violences au sein de l’Assemblée nationale.

Le 27 novembre 2022, lors d’une session parlementaire consacrée à l’examen du budget du Sénégal pour 2023, une députée de la coalition au pouvoir, Amy Ndiaye - ou Amy Ndiaye « Gniby », comme elle est surnommée dans la presse locale d’après le nom de sa commune, Gniby, dans la région de Kaffrine (centre-ouest du pays) - a tenu des propos sur un chef religieux (marabout) également homme politique, membre d’une coalition de l’opposition, Serigne Moustapha Sy. Ces propos, jugés « déplacés et irrespectueux » envers le marabout, ont été à l’origine d’une tension qui a dégénéré en bagarre le 1er décembre 2022, en séance plénière : la députée Ndiaye a été agressée par deux collègues parlementaires. Ces violences ont eu des suites judiciaires, qui ne connaissaient pas encore leur épilogue au moment où nous mettons cet article en ligne.

Dans la foulée, beaucoup se sont intéressés à la distinction entre le religieux et le politique dans les discours dans l’espace public au Sénégal. C’est dans ce cadre que le journal sénégalais L’As a interrogé sur le sujet Cheikh Guèye, responsable de la veille et de la prospective à l’Initiative Prospective agricole et rurale (Ipar), un groupe de réflexion basé à Dakar et s’intéressant à l’Afrique. Il est géographe et prospectiviste, c’est-à-dire qu’il réfléchit à l’avenir et fait des prévisions sur ce qu'il pourrait être. Cette discipline s’appelle la prospective, certains parlent de futurologie.

« 90 % des Sénégalais vivent leur foi à travers une affiliation confrérique »

Dans l’édition de L’As du 6 décembre 2022, Guèye a expliqué que le sujet du religieux dans l’espace public était complexe. Car « au Sénégal, le guide religieux exerce un leadership moral, un leadership social et parfois même économique », les dignitaires religieux n’y sont « pas des citoyens comme les autres. Tout le monde le sait, parce qu'ils appartiennent à des familles confrériques (dans lesquelles) plusieurs Sénégalais se reconnaissent », a-t-il dit, cité par le journal, dont l’article a été partagé par le site sénégalais d’information SenePlus. En résumant ses propos, L’As a ajouté : « En s'appuyant sur des études faites à propos de cette question, le responsable de la veille et de la prospective à l'Ipar révèle que 90 % des Sénégalais vivent leur foi à travers une affiliation confrérique ». « Cela déteint sur les dynamiques sociales », a poursuivi l’expert, selon ses propos directement rapportés.

 Capture d'écran. Extrait d'un article publié le mardi 6 décembre 2022 par le quotidien sénégalais L'As.
Capture d'écran. Extrait d'un article publié le mardi 6 décembre 2022 par le quotidien sénégalais L'As.

Au Sénégal, pays à majorité musulmane dont la population est estimée à plus de 18 millions d’habitants en 2023, l’islam pratiqué est particulièrement marqué par le soufisme. La doctrine soufie, qui est apparue en Arabie au 7ème siècle, obéit à des règles et pratiques ascétiques et mystiques, comme le rapporte Éric Geoffroy, spécialiste de la pensée et de la spiritualité islamiques et professeur émérite à l’Université de Strasbourg, en France, dans « Qu’est-ce que le soufisme ? », paru dans l’ouvrage collectif « La grande histoire de l’Islam », sous la direction de Laurent Testot (Éditions Sciences Humaines, « Petite bibliothèque », 2018).

Un des préceptes du soufisme est le fait de se détacher du monde et de la vie matérielle, en menant une vie simple, à l’image du prophète de l’Islam, Mohamed (ou Mahomet).

« Le soufisme est la dimension spirituelle ou encore intérieure de l’islam sunnite », explique Geoffroy. La dimension spirituelle envisage que le monde matériel, sensible, doit être compris et régi à partir du monde spirituel ou métaphysique; la dimension intérieure ou ésotérique s’appuie sur l’idée selon laquelle la réalité ne saurait se réduire à ses apparences, détaille l’islamologue français dans « Le soufisme - Histoire, fondements et pratiques de l'islam spirituel », un de ses nombreux ouvrages sur le sujet (Éditions Eyrolles, 2013, 2015, 2019).

Le soufisme découle donc de l’islam sunnite, le principal courant de l’islam, le second étant le chiisme ou courant chiite. Le mouvement soufi est composé d’un ensemble d'écoles et de confréries musulmanes réparties à travers le monde.

« L’islam des confréries », une particularité sénégalaise

En très grande partie, l’islam au Sénégal est scindé entre différentes confréries, « un réseau de fidèles réunis autour d’une figure sainte, ancienne ou récente, autour de son lignage et de ses disciples », constate l’historien et universitaire français Jean-Louis Triaud dans un article publié en 2010 dans la revue Politique étrangère.

Cet article traite de la tidjanya (ou encore tidianya), confrérie qui existe au Sénégal dans d’autres pays en Afrique de l’Ouest et au-delà (« La tidjaniya, une confrérie musulmane transnationale »).

Dans une analyse sur les statistiques des religions au Sénégal publiée le 14 avril 2023, le journaliste d’Africa Check Valdez Onanina rappelle que la tidjanya est l’une des principales confréries musulmanes du pays, avec la khadrya (ou encore quadrya, qadiriyya, qadriya, quadirya), qui rassemble les khadrs (ou encore khadirs, qadrs) ; la mouridya (ou encore mouridiyya), qui rassemble les mourides ; et la layeniyya (ou encore layêniyya) qui rassemble les layènes.

Médias et chercheurs se sont intéressés à la répartition des adeptes de l’islam au Sénégal selon les confréries ou « tarikhas », comme on les désigne encore (autres orthographes : « tarixas » ou encore « tariqas »). Des chiffres sont souvent avancés, qui varient d’un article à l’autre, d’une publication à l’autre. Interrogé sur la source de son assertion sur le taux de 90 % de musulmans sénégalais affiliés à des confréries, Cheikh Guèye, de l’Ipar, nous a fait parvenir des études dont un rapport du centre de recherche Afrobaromètre (Afrobarometer).

Cependant, l’étude d’Afrobaromètre n’évoque pas spécifiquement la part de la population musulmane sénégalaise qui vit sa foi à travers une affiliation confrérique. Elle a précisément étudié la confiance accordée par les musulmans au Sénégal aux leaders religieux. Dans le chapitre intitulé « Confiance populaire envers les leaders religieux » (page 11), les données, collectées en 2017, rapportent que 91 % des Sénégalais font confiance aux dirigeants religieux. Afrobaromètre a expliqué à Africa Check ne pas disposer de donnée sur la répartition confrérique au Sénégal.

Des adeptes de la communauté sénégalaise des layènes effectuent une prière pendant les célébrations de la Tabaski (Aïd al-Adha), dans le quartier populaire de Yoff à Dakar, le 21 juillet 2021. JOHN WESSELS / AFP
Des adeptes de la communauté sénégalaise des layènes effectuent une prière pendant les célébrations de la Tabaski (Aïd al-Adha), dans le quartier populaire de Yoff à Dakar, le 21 juillet 2021. JOHN WESSELS / AFP

De l’équilibre social

Dans un entretien accordé à Africa Check, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie du Sénégal (ANSD) a confié que les données sur l’appartenance confrérique sont d’une grande sensibilité, plus que ne le sont même celles portant sur l’appartenance religieuse. De ce fait, l’ANDS ne les rend pas publiques. Toutefois, des exceptions peuvent être faites pour les chercheurs ayant un but purement scientifique. Ces derniers doivent préalablement introduire une demande à l'agence en expliquant les raisons pour lesquelles ces données leur seront utiles dans leurs recherches.

Les statistiques relatives aux confréries ne sont pas systématiquement rendues publiques dans le souci de préserver la cohésion sociale et la cohabitation harmonieuse inter-confrérique au Sénégal, a expliqué l’ANSD. En effet, la coexistence pacifique entre confréries est souvent perçue comme le socle de la paix et de la stabilité du pays.

Une étude du Centre des hautes études de défense et de sécurité (Cheds) a d’ailleurs relevé que face à la persistance de l’extrémisme violent en Afrique de l’Ouest, certains États, dont le Sénégal, s’appuyaient de plus en plus sur les confréries religieuses pour prévenir le phénomène. Les statistiques sur l’appartenance confrérique sont donc une variable que l’ANSD gère avec beaucoup de précautions : « Si vous remarquez, dans les EDS (enquêtes démographiques et de Santé, NDLR), au niveau de la variable (sur la) religion, vous n’y verrez pas de statistiques sur les confréries, alors que les données sur l’appartenance religieuse y sont données ».

Cet avis est renforcé par El Hadji Samba Amadou Diallo, maître de conférences en Études africaines et afro-américaines à l’Université Washington de Saint-Louis, aux États-Unis. Diallo, auteur de plusieurs ouvrages sur la religion et les confréries au Sénégal, estime que « la raison est que la stabilité politique prévaut sur tout ». « Les agents qui font les recensements et les autorités politiques veulent éviter une confrontation entre confréries, plus précisément entre mourides et tidjanes. Voilà pourquoi les données numériques sur les confréries ne sont pas toujours disponibles, ni pour les chercheurs ni pour le grand public », ajoute-t-il.

Recherche et complexité dans la collecte et le traitement des données sur le sujet

Les travaux de l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan), affiliée à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar, s'intéressent notamment à l’islam et aux questions religieuses. Son laboratoire de recherche en islamologie collecte et conserve des manuscrits, des documents, des archives, ainsi que des photos qui datent de plusieurs décennies. L’Ifan mène également des missions à travers le Sénégal pour effectuer des recherches sur les confréries, les daaras traditionnels (écoles coraniques) et les foyers religieux.

Djim Dramé, chef du laboratoire d’islamologie de l’Ifan a effectué des recherches et des études sur l’appartenance confrérique au Sénégal dans le cadre d’une enquête sur les daaras traditionnels au Sénégal. « L’objectif des enquêtes sur les daaras traditionnels est de mettre en exergue le travail des figures islamiques du Sénégal à travers l’enseignement traditionnel qui constitue une demande au Sénégal », explique-t-il.

Selon lui, l’Ifan ne dispose pas officiellement de données scientifiques sur la question, car les résultats de ces enquêtes ne sont pas publiés intégralement dans les études officielles. Les données collectées par Dr Dramé sont donc internes et ne sont publiées que partiellement dans des ouvrages, des articles scientifiques et documents internes conservés au sein de l’Institut.

À l’instar de l’ANSD, Dramé a mis en exergue le caractère sensible des données sur l’appartenance confrérique au nombre des raisons pour lesquelles l’Ifan ne les rend pas publiques en entier. Il a aussi noté qu’à la base, le rôle de production de ces statistiques relevait plus de la mission d’une agence comme l’ANSD et que le laboratoire d’islamologie de l’Ifan collectait ces données dans le but de mieux cerner l’anatomie des daaras traditionnels au Sénégal. Au-delà de cet objectif, l’Ifan n’a pas pour vocation de produire et de rendre publiques ces données, souligne-t-il.

En revanche, Djim Dramé nous a fait part de son constat, à l’issue des recherches qu’il a menées sur l’appartenance confrérique au Sénégal. Appuyant qu’au Sénégal, on notait quatre principales confréries comme évoqué plus haut, il relève qu’en réalité, trois groupes religieux se définissent fondamentalement comme étant des confréries (les mourides, les tidjanes et les kadrs),  « vu que les layènes se considèrent surtout comme une communauté ». Le chercheur répartit ces groupes selon les données ci-après, collectées il y a environ dix ans : tidjanes, 47 % ; mourides, 32 % ; kadrs, 5,59 % ; layènes, 0,67 %.

Des données différentes de celles fournies par El Hadji Samba Amadou Diallo de l’Université Washington de Saint-Louis. « En 2013, il y avait 54,4 % de tidjanes ; 23,9 % de mourides ; 0,4 % de layènes ; 6,1 % de catholiques. Les autres confréries et les autres religions sont absentes (de ce total de 78,7 %), mais aussi les sans-confréries (personnes n’appartenant à aucune confrérie) », a expliqué Diallo, qui fournit ces statistiques dans son ouvrage « Sciences et confréries soufies au Sénégal - Approches nouvelles de la violence et de la démocratie » (Éditions Brill). Publié en septembre 2022, ce livre montre comment les concepts de démocratie, de laïcité, de domination et de violence sont déployés au niveau local dans le champ politique sénégalais. Il décrypte également les relations complexes entre religion et politique dans le Sénégal des deux régimes d’alternance.

Dans le pays, la première alternance fait référence à l’arrivée au pouvoir en 2000 de l’opposant de longue date, Abdoulaye Wade, qui a mis fin à quarante ans de gestion par le Parti socialiste, et a dirigé le Sénégal jusqu’à 2012. La deuxième alternance concerne l’élection de l’actuel président Macky Sall, qui a succédé à Wade.

Diallo invite à noter que ces données restent très approximatives, car l’échantillon de l’étude comprend 65 826 répondants.

Djim Dramé de l’Ifan abonde dans le même sens : s’appuyant sur son expérience empirique, il déduit que les données sur l’appartenance confrérique peuvent être sous-estimées, à cause de la complexité dans la collecte et le traitement. Néanmoins, le chercheur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui se fie à ses observations et travaux scientifiques, est convaincu que 90 % des musulmans au Sénégal pourraient appartenir à des confréries.

« C’est une déclaration proche de la réalité, vu que les confréries datent au moins de trois siècles, alors que les courants réformistes ont pénétré le pays dans les années 1950 », soutient Dramé.

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Un article très riche en enseignement.
Bonne continuation à vous ? Grand Momar

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