Retour sur Africa Check
Montage / Africa Check

Cette photo de chaussures usées et abandonnées n’a pas été prise « à l’occasion du Nouvel An 2024 sur les côtes italiennes », mais en Tunisie en 2019

EN BREF – La photo de la publication vérifiée a largement circulé sur Facebook, mentionnant différentes dates et lieux, y compris au « Nouvel An 2024 sur les côtes italiennes ». Mais l’image d’origine a été prise en 2019 en Tunisie, ce qu’a confirmé à Africa Check son auteur, le photographe italien Alberto Sachero.

Sur Facebook, un internaute identifié comme Oumar Keita a publié le 5 janvier 2024 un texte accompagné d’une photo qui, selon lui, a été prise « à l’occasion du Nouvel An 2024 sur les côtes italiennes » et montrant des chaussures usées de candidats à l’émigration clandestine ayant péri en mer.

Africa Check a vérifié, il n’en est rien.

À propos de la publication du 5 janvier 2024 d’Oumar Keita

« Cette photo a été prise à l'occasion du nouvel an 2024 sur les côtes Italiennes », peut-on lire dans le texte posté par Oumar Keita le 5 janvier 2024 (retranscrit sans modification, NDLR). « Ces chaussures appartiennent à des jeunes qui voulaient atteindre les côtes, mais la mer les a "dévoré". Chacune de ces chaussures represente une histoire, un rêve, un espoir, un avenir, une ambition, une liberté, un projet,..... »

Ce message est accompagné d’une photo montrant beaucoup de chaussures usées, essentiellement des baskets et des sandales, sur un sol qui semble être du sable ou de la terre. De fines herbes poussent ici et là. Le cadre ne comporte rien d’autre permettant de situer le lieu ou le contexte.

Au 11 janvier 2024, la publication avait été partagée plus de 1.400 fois.

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À propos de l’auteur de la publication vérifiée

D’après les renseignements fournis à Facebook par le propriétaire du compte, Oumar Keïta est un homme originaire de la ville malienne de Ségou (centre-ouest du pays) et qui réside actuellement à San (centre du Mali). Sa page ne comporte aucun contact téléphonique et elle n’est pas liée à un site.

Ses premières publications remontent au 11 septembre 2011 (post 1, post 2, post 3).

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Une publication largement partagée sur Facebook et d’autres plateformes depuis quelques années

En interrogeant un moteur de recherche - nous avons utilisé Google, Qwant et Bing – avec des mots-clés ou des extraits du texte de la publication vérifiée, nous avons obtenu un grand nombre de résultats, avec des variations d’année (2024, 2023, 2021 notamment) ou de lieux (« côtes italiennes », « côtes espagnoles »).

La même photo, avec tout ou partie du même texte ou une version adaptée, a largement circulé sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68).

Elle a également été partagée sur d’autres plateformes de socialisation virtuelle comme le réseau X, anciennement Twitter (a, b, c, d, e, f) et LinkedIn (i, ii).

C’est d’ailleurs depuis LinkedIn que nous avons suivi la piste ayant permis de remonter à la photo d’origine et à son auteur.

Photo prise en 2019 à Zarzis, en Tunisie

Parmi les résultats de nos recherches, figurait une publication sur LinkedIn de 2023, avec la même photo et un message similaire indiquant que l’image « a été prise à l'occasion du Nouvel An 2023 sur les côtes italiennes ». Jusqu’à notre dernière visite, le 11 janvier 2024, cette publication avait été partagée 34 fois et elle avait suscité 53 commentaires.

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L’un des internautes ayant commenté cette publication sur LinkedIn, simplement identifié comme « C'est vrai ça ? », a relevé dans sa réponse un « détournement d’image » concernant cette photo et a fourni des détails sur son contexte et le photographe qui l’a réalisée.

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« Si l’histoire est bien réelle, elle ne s’est passée ni en Italie, ni en 2023 ! La photo a été prise en Tunisie, dans la ville de Zarzis, non loin de la frontière libyenne. Le photographe Alberto Sachero est à l’origine du cliché et l’a postée le 12 août 2019 (cf. sources). Les traces du passage des migrants ont été récupérées et rassemblées par le poète tunisien Mohsen Lihidheb dans son Musée Mémoire de la mer. (…) La plateforme Misbar a déjà démystifié l’infox en septembre 2022 », peut-on notamment lire dans ce commentaire.

Y figurent quatre liens : 1, 2 (inactif au 11 janvier 2024, NDLR), 3, 4.

Le premier lien du commentaire mentionné conduit à une publication faite le 12 août 2019 sur Facebook par Alberto Sachero, un photographe italien basé à Turin (nord de l’Italie). La photo d’origine y apparaît avec un cadrage plus large et elle porte sa signature dans le coin inférieur gauche. En haut à gauche du cadre, des flacons et bouteilles vides marquent clairement une limite pour les chaussures. Si les chaussures avaient été ramenées sur une plage quelconque par des vagues, elles ne seraient pas dans une telle disposition et d’autres objets hétéroclites seraient visibles dans la scène.

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Voici la traduction en français avec l’outil DeepL du texte posté en italien avec la photo par Sachero : « Zarzis, en Tunisie, non loin de la frontière libyenne, il y a quelques jours. Il y avait des pieds dans ces chaussures, et des corps par-dessus. Maintenant, de lourdes traces du passage de ces gens restent sur la terre, et dans la mer, qui les renvoie, vides. Les corps engloutis. Le poète tunisien Mohsen Lihidheb les rassemble dans le "Musée de la Mer" avec d'autres objets de migrants qui ont tenté en vain d'atteindre l'Europe. »

Le texte d’origine en italien dit : « Zarzis, Tunisia, poco distante dal confine con la Libia, qualche giorno fa. C'eran dei piedi in queste scarpe, e sopra dei corpi. Ora rimangono tracce pesanti del passaggio di queste persone sulla terra, e nel mare, che le restituisce, vuote. I corpi affondati. Il poeta tunisino Mohsen Lihidheb le raccoglie nel "Museo del mare" insieme ad altri resti di migranti che han tentato invano di raggiungere l'Europa ».

Zarzis, également appelée Gergis (anciennement, Zita) selon des sources locales, est une ville située dans le sud-est de la Tunisie. C’est une presqu’île ayant « la particularité de se trouver à l'entrée de Djerba, entre la mer et le désert », peut-on lire sur le site Bienvenue en Tunisie (Nachoua.com), qui se présente comme un guide dédié au tourisme dans ce pays.

Pour avoir des détails sur la photo, Africa Check a contacté Alberto Sachero qui, dans une brève conversation sur WhatsApp, a confirmé avoir bien pris ce cliché en 2019 à Zarzis. Il ne nous a pas précisé la date exacte, et n’a pas non plus indiqué s’il s’agissait d’une performance artistique et, le cas échéant, faite par lui ou par Mohsen Lihidheb, le poète tunisien qu’il a évoqué dans sa publication du 12 août 2019.

La photo de la publication vérifiée a été rognée

En comparant la photo de la publication d’Oumar Keïta et celle publiée par Alberto Sachero, nous remarquons que la première a été recadrée, pour en exclure la signature et les bouteilles vides délimitant la zone où ont été éparpillées les chaussures usées.

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Mohsen Lihidheb, un artiste soucieux de « la mémoire des disparus en mer »

Sur son compte sur l’ex-Twitter (@boughmiga), le Tunisien Mohsen Lihidheb se présente comme « postier, poète, écologiste, activiste social ». Il est réputé dans son pays et en dehors comme un artiste engagé pour le nettoyage des plages de sa ville : son compatriote cinéaste Fitouri Belhiba, né à Zarzis, lui a consacré un documentaire, « Sacrées bouteilles » (sorti en 2006, production Filfil Films).

C’est aussi un artiste dont la « quête poétique a pris une dimension tragique » avec la multiplication de « naufrages de bateaux partis de la proche Libye ou de son propre pays », au point de se muer en « un homme révolté, gardien d’un étrange musée consacré à la mémoire des disparus en mer », a écrit de lui le magazine français CQFD dans un article publié en avril 2023.

Selon des archives de la page Facebook ou des blogs de Mohsen Lihidheb, la photo au centre de cette vérification montre une partie d’une œuvre exposée au musée de l’artiste tunisien, « Action Mémoire de la Mer et de l’Homme ».

C’est le cas notamment de cette photo figurant parmi une série d’images publiées le 21 juin 2019 par une internaute enregistrée comme Catherine Braun.

On y voit un homme portant un chapeau, une chemise claire et un pantalon noir, debout derrière ce qui semble être une installation artistique, avec divers objets – des chaussures et bouteilles, notamment - disposés pour former des figures géométriques, des lettres et/ou représenter d’autres objets.

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La même œuvre est reconnaissable sur cette photo accompagnant un texte publié le 20 juillet 2019 par Mohsen Lihidheb sur son blog Bastaharraga.

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« Terre des femmes, terre des hommes, terre des pauvres, terre des riches, terre de tous les vivants, terre de l’ultime chance de durabilité de l’intelligence humaine acquise… et elle le restera », a écrit le poète dans ce billet de blog daté du 19 juillet 2019.

Des tentatives d’émigration par des voies irrégulières marquées par des drames

Depuis des années, les médias rapportent des tentatives d’émigration par des voies irrégulières, marquées par des drames, au départ de pays africains au sud du Sahara.

D’après les témoignages, les candidats à ces voyages prennent la direction de l’Europe via les Canaries en empruntant des pirogues ou par la route, via le Sahara (Mali, Niger, Libye, Algérie, Tunisie…).

Au Sénégal, en 2023, des récits ont évoqué de nouvelles routes d’émigration en dehors des voies légales, par l’Amérique du Nord via l’Amérique du Sud. C’est le cas du Nicaragua qui, auprès de certains Sénégalais, est actuellement « considéré comme un tremplin vers les États-Unis », a ainsi rapporté le journal français Le Monde dans un article mis en ligne le 13 septembre 2023.


Lire notre article : « Sénégal : cette photo n'est pas celle d’une pirogue ayant fait naufrage le 24 juillet 2023 au large de Dakar ».


Une organisation non gouvernementale (ONG) basée en Espagne, Ca-minando Fronteras (qui traduit son nom en anglais par « Walking Borders » et en français par « Che-Minant les frontières »), a indiqué avoir décompté pour l’année 2023 plus de 6.600 personnes mortes ou portées disparues en tentant de rejoindre l’Espagne par « différentes routes migratoires ». Ces chiffres sont contenus dans un rapport dit « Suivi du droit à la vie 2023 », publié le 9 janvier 2024 par l’ONG sur son site, et partagé sur ses réseaux sociaux, notamment sa page Facebook.

« L’année 2023 est la plus mortelle depuis que nous recensons ces données. Si en 2021, le nombre de victimes lors des traversées migratoires s’élevait à 4 639, (...) les chiffres de la honte ont atteint cette année un total de 6 618 victimes », peut-on lire dans la version française de ce document (page 4).

Selon l’ONG, ces personnes étaient originaires de dix-sept pays (page 9). « Si nous sommes en mesure aujourd’hui de communiquer un ensemble de données exhaustives, c’est parce que notre Observatoire des Droits humains à la frontière occidentale euro-africaine, zone essentiellement maritime et s’étendant de la Méditerranée occidentale à l’Atlantique, assure une veille permanente, assisté par les communautés et les familles. Il s’agit d’un travail fastidieux que nous ne pourrions réaliser sans nos équipes multidisciplinaires présente des deux côtés de la frontière et assurant une assistance téléphonique 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 », affirme-t-elle.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui affirme être « la principale organisation intergouvernementale dans le domaine de la migration », a une initiative appelée « Projet Migrants disparus (Missing Migrants) ». Ce projet « enregistre les personnes décédées au cours du processus de migration vers une destination internationale, quel que soit leur statut juridique. Comme la collecte d'informations est difficile, tous les chiffres restent sous-estimés. Les localisations dans la plupart des cas sont approximatives », précise son site.

Dans sa base de données, il n’est pas possible d’effectuer une recherche concernant exclusivement un pays. Cependant, ses chiffres font état de plus de 3 000 migrants disparus (3 037 précisément) en 2023 dans la « région de la Méditerranée » (incluant Méditerranée centrale, Méditerranée orientale et Méditerranée occidentale)

« Depuis au moins 2014, date à laquelle le Projet Migrants Disparus a démarré, la mer Méditerranée est devenue le théâtre d'un nombre croissant de décès de migrants. Les voyages migratoires avant ces traversées méditerranéennes sont également très risqués, car ils impliquent souvent de traverser des terrains éloignés tels que le désert du Sahara et de résider, au moins temporairement, dans des pays comme la Libye où les conditions des migrants sont souvent dangereuses », affirme encore l'initiative de l'OIM.


Article complété et édité par Coumba Sylla.

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