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SEYLLOU / AFP

Chômage, monde rural, économie : des déclarations d'un candidat à la présidentielle sénégalaise de 2024 examinées

L'ancien ministre sénégalais, Aly Ngouille Ndiaye, candidat à l’élection présidentielle sénégalaise prévue en février 2024, a fait une série de déclarations publiques portant sur le taux de chômage et le monde rural au Sénégal. Nous les avons passées au peigne fin. 

  • « Le taux de chômage a presque doublé en l'espace de dix ans, passant de 12 % en 2012 à près de 23 % en 2022 selon l'ANSD (...) Le monde rural regroupe plus de 65 % de la population du Sénégal, et dont la contribution au PIB n'est que d'environ 17 % », Aly Ngouille Ndiaye, candidat déclaré à la présidentielle de février 2024 au Sénégal.
  •  Le taux de chômage global au Sénégal en 2012 était de 10,2 %. En 2022, ce taux était de 21,9 % au quatrième trimestre de 2022, selon l'Agence nationale de la Statistique et de la Démographie du Sénégal (ANSD).
  • En 2019, 53,07 % de la population totale du Sénégal vivait en zones rurales et l’Agriculture, au sens large, représentait 15,5 % du Produit intérieur brut du Sénégal en 2021. Ce sont les chiffres les plus récents sur ces deux questions d'après l'ANSD.

Depuis l’arrivée du président sénégalais Macky Sall à la tête de son pays en 2012, Aly Ngouille Ndiaye a successivement occupé les fonctions de Ministre de l’Énergie et des Mines (2012-2013), Ministre de l’Industrie et des Mines (2013-2017), Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique (2017-2019), et enfin, il a occupé la fonction de Ministre de l’Agriculture, de l’Équipement rural et de la Souveraineté alimentaire de septembre 2022 à septembre 2023; il a démissionné de ce poste le 9 septembre 2023.

Quelques jours après sa démission, l’ancien ministre a rendu publique sa candidature à l’élection présidentielle sénégalaise prévue le 25 février 2024. C’est au cours de la cérémonie dédiée à l’annonce de cette candidature, le 7 octobre 2023, qu’Aly Ngouille Ndiaye a fait plusieurs affirmations sur des sujets tels que l’économie, le monde rural, l’emploi, entre autres.

Il a d'abord déclaré : « le taux de chômage a presque doublé en l'espace de dix ans, passant de 12 % en 2012 à près de 23 % en 2022 selon l'ANSD (Agence nationale de la Statistique et de la Démographie, NDLR) ». Puis, vers la fin de son allocution, il a soutenu : « le monde rural regroupe plus de 65 % de la population du Sénégal, et dont la contribution au PIB n'est que d'environ 17 % ». 

Le PIB désigne le Produit intérieur brut. Vous pouvez lire cette note explicative du Fonds monétaire international pour plus de détails sur la notion de PIB. 

L’ancien ministre a précisé que la source des différentes statistiques qu’il a énoncées est l’ANSD.

Déclaration

Le taux de chômage était de « 12 % en 2012 »

Verdict

Incorrect

Le ministère sénégalais du Travail, du Dialogue social et des Relations avec les Institutions nous a indiqué - pour les besoins d’un article que nous avons publié en mai 2023 - qu’il ne produit pas d’indicateurs sur le taux de chômage au Sénégal.

Selon ledit ministère, l’institution la mieux indiquée pour fournir cette information est l’ANSD.


Lire aussi Sénégal : deux déclarations d'un sociologue sur le chômage et l’emploi des jeunes examinées


L’étude de l’ANSD intitulée Situation économique et sociale du Sénégal en 2012, publiée en mai 2015, indique : « Sur les 4 538 360 actifs que compte le Sénégal, 460 734 sont en situation de chômage, soit un taux global de 10,2 % ». La population active (ou main-d’œuvre) comprend toutes les personnes des deux sexes qui constituent, durant une période de référence spécifiée, la force de travail disponible pour la production de biens et services, comme défini par le Système de comptabilité nationale (SCN) des Nations unies. Il s’agit d’« un cadre statistique qui fournit une série détaillée, cohérente et flexible de comptes macroéconomiques à des fins de prise de décisions, d’analyse et de recherche ». 

Il a aussi été précisé dans l'étude de l'ANSD Situation économique et sociale du Sénégal en 2012 que le chômage dans le pays touchait plus les jeunes de la tranche d’âge 15-24 ans, avec un taux de chômage estimé à 12,7 % en 2012.

Notons qu’il y a une différence entre « taux de chômage global » et « taux de chômage chez les jeunes ». En effet, « le taux de chômage des jeunes correspond au nombre de chômeurs parmi les 15-24 ans rapporté à l’ensemble de cette tranche d’âge », d’après l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), une organisation internationale dont le siège se trouve à Paris et qui dit œuvrer « pour la mise en place de politiques meilleures pour une vie meilleure ». Une définition à laquelle s’accorde l’ANSD (voir page 67 de ce document). Quant au chômage global, il est plus complet, vu qu’il s’applique à « toute la population en âge de travailler (15 ans et plus) », souligne Tidiane Kamara, ingénieur statisticien-économiste à l’ANSD. 

En conséquence, le taux de chômage global au Sénégal en 2012 était de 10,2 %, et non de 12 %, comme l’a affirmé Aly Ngouille Ndiaye.

Souleymane Sonko, statisticien-économètre pour l’ONG Eclosio, explique que la différence de 1,8 points de pourcentage entre la statistique énoncée (12 %) par Aly Ngouille Ndiaye et la statistique fournie par l’ANSD (10,2 % ) « est non négligeable ». 


« On ne doit pas négliger les 1,8 points de pourcentage, car ils sont significatifs » du fait que cette statistique sur le chômage est calculée « en se basant sur un nombre important de la population », a expliqué Sonko.

Déclaration

Le taux de chômage était de « près de 23 % en 2022 »

Verdict

Incorrect

Chaque trimestre, l’ANSD réalise et publie une Enquête nationale sur l’Emploi au Sénégal (ENES) afin de mettre en place un dispositif de mesure et de suivi de l’emploi au Sénégal.

À la date de publication de cet article, la dernière parution de l’ENES comptait pour l’année 2022. Dans cette enquête, il est indiqué qu’au quatrième trimestre de l'année 2022, le taux de chômage au sens élargi était de 21,9 %.

L’ANSD parle de « taux de chômage au sens élargi » pour marquer la différence entre ses chiffres et ceux produits par le Bureau international du Travail (BIT), qui est le secrétariat permanent de l'Organisation internationale du Travail (OIT). 

En outre, l’ENES publiée au quatrième trimestre 2022 par l’agence statistique sénégalaise relève que la définition de la notion de chômeur employée par l’ANSD est différente de celle du BIT car, « au sens du BIT, les chômeurs comprennent toutes les personnes en âge de travailler qui, au cours de la période de référence, ont été sans travail, disponibles pour travailler durant une période de deux semaines et ont recherché un travail sur la période des quatre semaines ayant précédé la date de collecte ». Une définition que l’ANSD juge « restrictive pour le Sénégal, eu égard au marché du travail qui est peu structuré pour la recherche de travail ». 

De ce fait, « les personnes sans emploi, qui sont disponibles, mais ne recherchent pas un emploi pour des raisons jugées indépendantes de leur volonté, sont comptées parmi les chômeurs et pris ainsi en compte dans la détermination du niveau de chômage dans le pays », souligne l’étude susmentionnée qui précise, par ailleurs, qu’au Sénégal, « le taux de chômage (élargi) est estimé à 21,9 % au quatrième trimestre de 2022 ».

L’économiste Seydina Omar Seye de la Faculté des Sciences économiques et de Gestion (Faseg) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar s’accorde avec Papa Latyr Coumba Seck, ingénieur statisticien-économiste, pour dire que  « l’écart entre 21,9 % et 23 % est significatif du point de vue statistique, bien que la différence entre les deux données soit de 1,1 points de pourcentage ».

Papa Latyr Coumba Seck a ajouté que d’un point de vue statistique, « un écart considérable peut être constaté si l’on multiplie les 1,1 % points de pourcentage de différence par la population adulte en recherche d'emploi ».

Déclaration

« Le monde rural regroupe plus de 65 % de la population du Sénégal »

Verdict

Incorrect

Nous avons demandé des précisions supplémentaires à la cellule de communication d’Aly Ngouille Ndiaye pour savoir s’il y a un document spécifique de l’ANSD dans lequel cette statistique est établie. Elle nous a recommandé de scruter les données disponibles de l’ANSD pour vérification, sans plus de précisions.

Ce que disent les données disponibles 

La Direction de l’Analyse, de la Prévision et des Statistiques agricoles (DAPSA) est le démembrement du ministère sénégalais de l’Agriculture et de l'Équipement rural chargé de l’analyse, de la préparation, du suivi-évaluation et du contrôle des politiques, des programmes, des projets et des actions de développement. Mais elle ne dispose pas de données actualisées sur le pourcentage de la population sénégalaise vivant en zones rurales. La DAPSA a recommandé à Africa Check de consulter les données de l’ANSD.

L'étude de l'ANSD Situation Économique et Sociale 2019, publiée en janvier 2022, renseigne qu’en 2019, la population du Sénégal était majoritairement rurale, avec 53,07 % de la population totale vivant dans les zones rurales. Dans un courrier électronique, l’ANSD a souligné à Africa Check qu’il s’agit des données les plus récentes faisant foi sur la question. 

L’Agence a par ailleurs fait savoir que ce chiffre peut être actualisé avec les résultats à venir du cinquième Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH-5) qui a été conduit de mai à juin 2023. Cependant, « il faudra attendre les résultats définitifs du recensement pour obtenir cette donnée (qui) n’est pas encore disponible », a notifié l’ANSD.

Alassane Seck est responsable des politiques agricoles et du renforcement des capacités à l’Initiative Prospective agricole et rurale (IPAR), un espace de réflexion, de dialogue et de proposition pour des politiques agricoles et rurales concertées au Sénégal et dans la région ouest-africaine. Alassane Seck a également travaillé à la DAPSA en tant que chef de la Division Analyse et Politique de 2015 à 2020.

Selon lui, la donnée « 53,07 % » fournie par l’ANSD, et utilisée par l’IPAR, est celle qui fait foi sur la question. « Il n’est pas correct de dire que 65 % de la population vit en milieu rural », a-t-il appuyé.

De jeunes hommes labourent la terre de leur famille pendant la saison des pluies au Sénégal, à Fimela, le 31 août 2021.  JOHN WESSELS / AFP
De jeunes hommes en train de labourer des terres appartenant à leur famille pendant la saison des pluies à Fimela (ouest) au Sénégal, le 31 août 2021.  JOHN WESSELS / AFP

Distinguer « population vivant en milieu rural » et « actifs agricoles »

En outre, l’expert a relevé « une confusion omniprésente » dans l’espace médiatique sénégalais entre les termes « population vivant en milieu rural » et « actifs agricoles » qui « ne signifient pas la même chose ».

Les actifs agricoles représentent la population active œuvrant dans le secteur de l’agriculture au sens large, tandis que la population rurale renferme les personnes vivant dans les zones rurales, a expliqué le responsable de l’IPAR.

« Les deux termes sont donc différents, parce qu'on peut vivre dans le monde rural sans travailler dans le secteur de l'agriculture. D’ailleurs, une bonne partie de la main-d'œuvre agricole vit en milieu urbain », explique le responsable de l’IPAR.

Note de la rédaction

 Les résultats préliminaires du RGPH-5 ont été publiés le 31 octobre 2023. Mais, en réponse à un courriel, en novembre 2023, l’ANSD nous a précisé que ce ne sont que des résultats préliminaires et partiels qui ne permettent pas encore de mesurer tous les secteurs couverts par le recensement dans leur globalité. De ce fait, ces résultats préliminaires n’ont pas fait le point sur le pourcentage de la population sénégalaise faisant partie du monde rural. 

En outre, nous avons choisi de ne pas évaluer la déclaration d’Aly Ngouille Ndiaye à la lumière des données du RGPH-5 car la déclaration de M. Ndiaye est antérieure à la publication des résultats préliminaires dudit recensement.

Déclaration

La contribution du monde rural au PIB « n'est que d'environ 17 % »

Verdict

Globalement correct

Concernant la source de cette déclaration, un responsable de la communication d’Aly Ngouille a argué que ce dernier s’est basé sur des données du ministère sénégalais de l’Économie, du Plan et de la Coopération (MEPC) tout en nous suggérant de vérifier ces données auprès de l’ANSD.

La cellule de communication d’Aly Ngouille Ndiaye a également précisé qu'au sujet de cette déclaration de l'ancien ministre, le terme « monde rural » désigne le secteur primaire qui regroupe des activités comme l’agriculture, l’horticulture, la pêche et l’élevage, entre autres.

En effet, le secteur primaire, autrement appelé l’agriculture au sens large, ou encore « agriculture avec un grand A », inclut plusieurs domaines d’activité tels que l’agriculture, l’horticulture, la pêche et l’élevage, la foresterie, selon l’ANSD.  

Interrogée par Africa Check, le MEPC a indiqué qu’il ne produit pas de statistiques sur la contribution du monde rural au PIB, précisant que cette statistique est produite par l’ANSD qui est « une entité du ministère de l'Économie ». Ledit ministère a aussi relevé que toutes ses données « proviennent de l'ANSD et de la Direction générale de la Planification et des Politiques économiques (DGPPE).

Que révèlent les statistiques de l’ANSD ?

L’ANSD a précisé à Africa Check qu’à ce jour, elle n’a pas encore publié des données sur une répartition spatiale du PIB sénégalais entre différentes zones du pays (zone urbaine et zone rurale, NDLR). Des explications similaires ont été fournies à Africa Check par la DPEE qui a insisté sur le fait que « le PIB du Sénégal n’est pas territorialisé, encore moins éclaté entre urbain et rural ». Cela veut dire, en d’autres termes, qu’une donnée faisant référence au pourcentage du PIB généré par le monde rural n’est pas encore disponible.

En revanche, a ajouté l’ANSD, c’est plutôt la répartition du PIB « selon l’activité » qui est disponible. « À ce sujet, l’Agriculture au sens large représentait 14,9 % du PIB en 2019 et 15,5 % en 2021 ». L’ANSD a souligné que ces pourcentages ont été calculés à partir des données tirées de son rapport intitulé Comptes nationaux semi-définitifs de 2021 et définitifs de 2020, publié en décembre 2022. (Données du tableau 9 en annexe, NDLR). 

En évoquant une contribution du monde rural au PIB sénégalais « d'environ 17 % », Aly Ngouille Ndiaye a ainsi donné une fourchette d'estimation. La donnée la plus récente de l'ANSD sur cette question étant de 15,5 %, nous avons estimé que celle-ci se situe dans la fourchette évoquée par M. Ndiaye et avons évalué sa déclaration comme étant globalement correcte.


Article édité par Valdez Onanina.

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